Ya Basta!

No.75

Chronologie du 4 au 11 août 1998.

5 août 

q Le ministère de l'Intérieur va déléguer certaines de ses prérogatives en matière de migration (autorisations d'entrée sur le territoire, décisions d'expulsion, fixation de la durée d'interdiction de territoire en cas d'expulsion, retraits de visas, etc.) ; elles seront désormais exercées à l'échelle régionale et locale. Cela permettra de faciliter et d'accélérer les expulsions d'étrangers "indésirables" (par exemple les observateurs des droits humains au Chiapas). 

  

7 août 

q Dans une lettre envoyée à La Jornada, Peter Brown, directeur du Projet pour la construction d'écoles au Chiapas récemment expulsé par les autorités mexicaines (cf. Ya Basta précédent, 26 juillet), rappelle qu'une caravane nommée Éducation pour la Paix partira le 8 août de Mexico pour les Altos de Chiapas. Il dit aussi qu' "au cours des deux dernières années, des volontaires de tout le Mexique et d'autres pays ont participé à un échange culturel et éducatif pour la création du premier collège autonome indigène du Chiapas. Aujourd'hui, le rêve d'avoir une institution éducative à Oventic, Aguascalientes II, est très près de devenir une réalité, et moi, j'ai été expulsé de façon définitive du Mexique pour le "délit" d'aider à la construction d'une école pour ceux qui n'en n'ont jamais eu". Il rappelle qu'il n'existe pas de collège ni de lycée pour les enfants de la région d'Oventic, ni pour les 250.000 habitants des cinq municipalités que la nouvelle école desservira. Pour finir, il fait savoir que pour éviter d'être expulsés eux aussi, les membres étrangers de la caravane ne participeront à aucune des activités pour lesquelles il l'a été, mais, précise-t-il, "sans renoncer à notre soutien d'une éducation publique, gratuite et universelle". 

q Erica Irene A. Daes, coordinatrice du groupe de travail de l'ONU sur les peuples indiens, a déclaré à Genève que le Mexique était le pays où existent "les plus graves situations de violation des droits humains" des peuples indiens et des minorités. Les deux pays qui suivent dans son palmarès sont la Turquie et Chypre. 

  

8 août 

q Dans une lettre publiée par La Jornada, près de 250 professeurs, chercheurs et "membres de la communauté universitaire de la Universidad Iberoamericana (université privée de Mexico)" demandent au gouverneur du Chiapas la libération de Luis Menéndez Medina, chercheur en poste dans cette université, arrêté le 11 avril dernier dans la municipalité autonome Ricardo Flores Magón lors de son démantèlement (cf. Ya Basta n°60, encadré, et n°61, 12 avril 98). Les signataires rappellent que son arrestation et son procès ont été marqués par de graves irrégularités, et par des violations de ses droits (reconnues même par la CNDH, l'organisme officiel de "défense" des droits humains). Pour conclure, ils dénoncent que M. Menéndez Medina soit injustement en prison, en raison de l'exercice de sa profession (il était au Chiapas pour un projet de recherche). 

  

9 août 

q Ces 20 derniers jours, l'armée mexicaine a empêché au moins 15 étrangers de visiter la communauté zapatiste de Roberto Barrios (dans laquelle se trouve l'un des Aguascalientes - centres de résistance zapatistes qui ont accueilli la première Rencontre Intercontinentale contre le Néolibéralisme et pour l'Humanité). "Arguments" des soldats : "c'est pour éviter un problème international", ou "les sympathisants de l'EZLN sont des gens dangereux". 

q La Jornada retrace l'histoire de Javier Gil, député PRIiste et membre de la COCOPA (Commission de Concorde et Pacification, chargée d'aider au dialogue entre les zapatistes et le gouvernement). En 1977, Gil fait partie des militants d'extrême gauche qui arrivent au Chiapas pour essayer d'organiser les paysans ; il travaille principalement dans les communautés de Betania (Ocosingo) et San Quintín (Las Margaritas). Comme les autres, il doit quitter la région suite à des problèmes avec les communautés et avec le diocèse de San Cristóbal, mais continue à travailler avec les producteurs de café de la municipalité de Motonzintla (sud-ouest du Chiapas). Plus tard, il participe à la création d'une organisation paysanne dans le Oaxaca. Vers 1981, il aurait rompu avec Adolfo Orive (lui aussi ex-militant d'extrême gauche et aujourd'hui conseiller du ministre de l'Intérieur, cf. Ya Basta n°50, 15 janvier 98). Sous la présidence de Salinas (1988-1994), Gil adhère à la politique paysanne du gouvernement, c'est pourquoi il est évincé de la direction d'une organisation paysanne (l'Unorca, pourtant pas franchement indépendante) et se retrouve au syndicat paysan officiel (CNC, adhérent au PRI). Toujours sous Salinas, Gil est nommé conseiller de la Commission Nationale des Droits Humains (CNDH, officielle). Enfin, il devient député fédéral pour le PRI, parti qui le désigne pour faire partie de la COCOPA. 

  

10 août 

q Julio Hernández López, journaliste à La Jornada, dévoile que plusieurs épouses de journalistes, dont la sienne, ont reçu une invitation du gouvernement du Chiapas pour faire "un séjour de trois jours (21-23 août) au Chiapas (...) pour mieux connaître la culture et les coutumes des femmes indiennes de l'état". Le voyage est payé par le gouvernement du Chiapas, et Mme María Gleason de Albores Guillén, épouse du gouverneur, y participera (sans doute pour éclairer les épouses de journalistes sur les bienfaits de la politique gouvernementale au Chiapas). 

q De source américaine, on apprend que l'Ambassade américaine à Mexico a demandé plusieurs fois aux autorités mexicaines la permission de visiter les bases de l'armée mexicaine au Chiapas. Motif invoqué : connaître le nombre de soldats et la nature de l'équipement militaire. Il parait qu'ils ont dû se contenter de visiter la caserne de Tuxtla Gutiérrez, les bases situées dans la zone du conflit zapatiste étant déclarées non-accessibles pour des raisons de "sécurité militaire". 

q L'ambassadeur américain au Mexique dément les déclarations du Département de Défense de son pays, selon lesquelles les deux militaires américains avaient étés retenus par des paramilitaires liés au parti au pouvoir (cf. Ya Basta précédent, 29 juillet). "Il n'y avait pas de paramilitaires", a-t-il assuré, mais seulement des gens hostiles à la venue d'étrangers dans leur communauté. 

q Lors d'une conférence de presse clandestine, Antonio et Santiago, commandants de l'ERPI (Armée Révolutionnaire du Peuple Insurgé), confirment que cette guérilla est née le 8 janvier 1998 d'une scission au sein de l'EPR (Armée Populaire Révolutionnaire, groupe armé qui s'est fait connaître en juin 1996, cf. Ya Basta ancienne formule n°65). Ils affirment que tous les combattants de l'EPR du Guerrero (état où la guérilla était la plus active) sont passés à l'ERPI. Ils expliquent que leurs divergences avec la direction centrale de l'EPR portaient sur la position à avoir par rapport aux élections, eux semblant penser qu'il peut être utile de travailler à partir des mouvements sociaux suscités par la lutte électorale, tandis que l'EPR était beaucoup plus réservée. Ils mettent d'ailleurs le gouverneur qui sera issu des prochaines élections au défi de leur retirer les raisons de se soulever, en gouvernant de manière démocratique. Leur deuxième divergence avec l'EPR porte sur la stratégie dite d'"autodéfense armée" (qui consiste à tendre des embuscades à l'armée) : "[nous ne la pratiquons] qu'à la demande des communautés (...) là où le peuple le décide". Sur le massacre de El Charco (cf. Ya Basta n°68, 8 juin, et n°69, 10 juin 98), ils disent qu'ils ont été surpris au cours d'une "consultation" destinée à connaître les revendications de la population ; ils promettent la sanction des coupables "puisque l'État ne fait pas la justice, et leur garantit l'impunité". Enfin, il disent n'avoir aucune relation avec l'EZLN, mais qu'ils soutiendront dans la mesure du possible la consultation lancée par eux sur le projet de loi indienne de la COCOPA (cf. Ya Basta n°73, 21 juillet). 

q Selon El Colegio de la Frontera Norte (c'est un centre de recherche), un million de mexicains traversent chaque année la frontière avec les États-Unis pour chercher du travail ; 70 % reviennent ensuite au pays. Ces émigrés envoient 6 milliards de dollars par an au Mexique. Selon la même source, 90 % des ouvriers agricoles de Californie sont d'origine mexicaine ; cet état assure un tiers de la production agricole des États-Unis. 

  

11 août 

q 7ème visite au Chiapas de la Commission Épiscopale pour la Paix et la Réconciliation au Chiapas (CEPRC). Cette commission est composée de 9 évêques, dont Samuel Ruíz et Raúl Vera, du diocèse de San Cristóbal. Elle visitera Tuxtla Gutiérrez (la capitale de l'état), San Cristóbal, Polhó, Acteal et San Andrés Larráinzar. Elle rencontrera des organisations évangéliques, des déplacés, des représentants de divers groupes, les députés, le gouverneur et, si possible, des bases zapatistes. Luis Morales, président de la Commission de l'Épiscopat Mexicain (CEM) et membre de la CEPRC, a déclaré qu'il espérait que "pour la visite du pape au Mexique [en janvier prochain] la paix au Chiapas sera signée". 

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Chiapas : le facteur américain
Luis Hernández Navarro (La Jornada, 5 août 1998). 

  

L'activité américaine autour du conflit au Chiapas s'est nettement renforcée depuis un mois et demi. Aux traditionnelles actions des ONGs de droits humains, commissions gouvernementales d'études et groupes de solidarité, se sont ajoutés les propos de Madeleine Albright [secrétaire d'État américaine, NdT] sur la pression que l'administration Clinton exerce sur le gouvernement mexicain pour qu'il résolve le conflit, l'audience du sous-comité pour l'hémisphère [nord] de la Chambre des représentants, l'initiative du sénateur du Vermont Patrick Leahy pour que le Sénat demande au département d'État d'appeler à une solution pacifique, et l'arrestation de deux militaires américains par des groupes paramilitaires dans la communauté de Los Plátanos. 

  

Cette augmentation de la pression américaine résulte autant de l'action continue des réseaux de solidarité que de la préoccupation qui s'installe à l'intérieur des cercles officiels devant la détérioration croissante de la situation des droits humains dans la région [NdT : comment les politiciens du pays qui enseigne les subtilités de la guerre dite "de basse-intensité" aux militaires mexicains peuvent-ils être préoccupés par la "détérioration croissante de la situation des droits humains", me reste bien mystérieux] et la perte de contrôle du gouvernement [mexicain]. Traditionnellement, les administrations des États-Unis ont privilégié le soutien à la stabilité politique du Mexique plus que les processus de démocratisation [doux euphémismes...]. Mais aujourd'hui, les deux se mélangent. 

  

Des ressortissants américains ont été expulsés du Mexique pour avoir apporté au Chiapas de l'aide humanitaire, ou participé à la construction d'écoles. En 12 mois (selon La Jornada du 1er août 98), il y a eu 9 tournées de militaires américains au Chiapas, et au cours des premiers mois de cette année, il y a eu au moins deux fois plus de visites dans cet état que pour tout 1997. 

  

Le gouvernement américain ne voudrait surtout pas qu'une crise de grande envergure se développe dans ce qu'il considère comme son arrière-cour. La crise asiatique perdure, une crise est imminente en Russie, les caisses des organismes financiers internationaux sont vides, et un nouveau sursaut de l'économie mexicaine serait très difficile à gérer. Surtout que, comme on l'a vu lors de l'offensive militaro-policière de El Bosque, les marchés mexicains commencent à considérer le conflit au Chiapas avec inquiétude. 

  

De plus, il y a dans la culture politique américaine une longue tradition de pression des électeurs sur les parlementaires. Et l'action des réseaux de solidarité sur les représentants et sénateurs, ajoutée aux rapports publiés par des organismes reconnus à Washington comme Human Rights Watch ou Wolla sur le conflit et la situation des droits humains, commencent à mettre le Chiapas à l'ordre du jour du Congrès américain ; au moins dans la mesure où ses membres veulent savoir ce qui s'y passe. 

  

Le mouvement de solidarité avec le Chiapas, selon l'enquête de Lynn Stephen, s'articule autour de 4 grands réseaux nationaux, plusieurs projets régionaux et une cinquantaine de groupes locaux. Le 7 mai dernier, ils ont lancé le Réseau de Solidarité avec le Mexique. Les quatre principaux groupes sont : la Commission Nationale pour la Démocratie au Mexique (CNDM), à Los Angeles et El Paso ; le Service National pour la Paix (SIPAZ), basé à Santa Cruz, en Californie ; Global Exchange, avec des bureaux à San Francisco et San Cristóbal ; et la Fondation Interreligieuse pour l'Organisation de la Communauté - Pasteurs pour la Paix, à New-York et Chicago. On trouve aussi des projets comme celui des Équipes de Construction d'Écoles au Chiapas de Peter Brown - récemment expulsé - ainsi qu'une multitude de groupes locaux composés d'équipes stables comme Tonantzin, de Boston, les Zapatistes de New-York ou l'Alliance Zapatiste de Pittsburgh. Depuis 4 ans, ce sont 2 à 3 mille américains qui ont été au Chiapas pour des raisons liées à la solidarité. 

  

Parmi les éléments qui favorisent ces regroupements et cet activisme, il y a la préoccupation suscitée par l'usage que fait le Mexique de l'aide militaire fournie au pays, l'expérience de travail de solidarité avec l'Amérique Centrale, l'existence préalable de coalitions binationales sur la question du libre commerce, l'impact de la rébellion zapatiste dans les médias et l'utilisation d'Internet. 

Le facteur américain dans le conflit au Chiapas est bien installé. Sa présence se renforcera dans les mois qui viennent. 

 
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