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Ce massacre est un crime d'état. L'année dernière à Noël, un groupe paramilitaire PRIiste de la municipalité de Chenalhó assassinait 45 indiens tzotziles sans défense. L'attaque a été organisée et exécutée selon les règles définies par les manuels militaires de contre-insurrection. Le but de ce génocide : combattre les communautés rebelles. Acteal, Chiapas. Après le massacre de 21 femmes, 15 enfants et 9 hommes, perpétré dans les montagnes des environs de Chenalhó le 22 décembre de l'année dernière, "l'enquête sur les responsabilités des gouvernements local et fédéral n'a pas été menée à fond. La PGR [police judiciaire, NdT] n'a mis en cause que des fonctionnaires subalternes", soutient José Antonio Montero, avocat des victimes et membre du Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas. "Il n'y a pas eu d'enquête sur les fonctionnaires des gouvernements local et fédéral ni sur les éléments de l'armée ou des Renseignements qui ont commis des fautes dans le cadre de leur mission ou par omission, avant, pendant ou après le massacre", ajoute Montero. Il y a dans les rapports d'enquête des faits et des témoignages qui montrent la responsabilité des autorités. La liberté dont ont joui les assassins pour commettre leur crime est incroyable. Plus de 60 personnes - 90 selon le Centre Fray Bartolomé - armés de fusils AK-47, de 22 long rifles et de mitraillettes UZI ont tiré pendant 7 heures sur 350 indigènes réfugiés à Acteal, qui venaient de prier dans une chapelle. [prévenue par une rumeur de l'intention des paramilitaires, cette communauté très croyante avait cru préférable de se réfugier dans la prière, NdT]. Résultat : 45 morts, 22 blessés, et une population meurtrie pour toujours. Il est prouvé que "40 policiers étaient postés à 200 mètres du lieu du crime, et qu'ils n'ont rien fait, alors que les indiens étaient en train de se faire massacrer". Le jeune avocat apporte d'autres précisions : "au moment du crime, le Général de Brigade en retraite Julio Cesar Santiago, coordinateur du Conseil de Sécurité Publique de l'état du Chiapas, se trouvait à Acteal". Le Général a reconnu devant le Procureur qu'il était resté là-bas quatre heures. Il avait avec lui deux commandants de police, accompagnés de leurs contingents respectifs. Dans les rapports d'enquête, des témoignages prouvent qu'il savait, avant le 22 décembre, que des groupes paramilitaires opéraient à Chenalhó. La responsabilité (au moins par omission) des fonctionnaires implique les autorités mexicaines, depuis le gouvernement local jusqu'au ministère de l'Intérieur. Dans son témoignage lors de l'enquête administrative, Homero Tovilla Cristiani, Secrétaire Général du gouvernement chiapanèque [à l'époque des faits, NdT], a déclaré qu'un agent du CISEN (Service de Renseignements de la Sécurité Nationale) avait informé le Conseil Estatal de Sécurité Publique à 12 heures 30 ce 22 décembre (soit deux heures après le début du massacre), qu'il y avait des troubles à Chenalhó. Pourtant, on n'a jamais pu savoir qui étaient les fonctionnaires du CISEN qui avaient alerté leur supérieur, ni ce qu'ils lui ont dit, ni si Emilio Chuayffet [ministre de l'Intérieur à l'époque] en avait eu connaissance, ni si, à son tour, le ministère en avait informé Ernesto Zedillo. Ces membres du CISEN, sur lesquels on n'a pas plus de précisions, devraient être interrogés eux aussi. Le Conseil Estatal de Sécurité Publique, organe supérieur de décision au Chiapas, possède des ramifications sur tout le territoire de l'état. Il est composé de représentants du gouvernement de l'état, et du Général commandant la 7ème région militaire. Quelques mois avant le massacre, l'antenne de Chenalhó, composée des autorités municipales PRIistes, des chefs de la Police, d'un réseau de Renseignements militaires et du CISEN, avait été mis en place. La passivité ou la complicité dont ont fait preuve les diverses autorités dans l'affaire d'Acteal impliquent la responsabilité du gouverneur de l'époque Julio Cesar Ruíz Ferro et de tout son cabinet, ainsi que des membres de l'Armée fédérale et des fonctionnaires du gouvernement mexicain, dont le ministre de l'Intérieur d'alors, Emilio Chuayffet. Le processus juridique qui a suivi a permis de sanctionner bon nombre des auteurs matériels du crime, mais il a aussi permis d'exonérer de toute responsabilité les autorités locales et fédérales ainsi que les membres de l'Armée fédérale, ceux-là mêmes qui ont toléré la formation des groupes paramilitaires, ou y ont participé. "Je pense qu'Acteal est un crime d'état", insiste le jeune avocat, qui ajoute : "il y a assez d'indices sur les liens qui existent entre l'armée et les paramilitaires. Les seuls éléments qui manquent seraient une déclaration du président Zedillo, les confessions du général Cervantes, du Général (Mario) Renan Castillo et du gouverneur Ruíz Ferro, ainsi que celles des personnes qui ont acheté les armes et de celles qui ont mis en oeuvre la politique de contre-insurrection. La seule chose qui manque à l'enquête sur Acteal, ce serait ça : enquêter sur le gouvernement". La PGR [police Judiciaire] a orienté l'enquête vers de supposés conflits interfamiliaux et intra-communautaires. "Délibérément ou non, la PGR masque l'existence d'une violence antérieure, née d'une stratégie de guerre irrégulière, ainsi que les liens des «groupes civils armés» d'obédience PRIiste avec l'armée et avec des fonctionnaires gouvernementaux", souligne José Montero. Le crime d'Acteal ne résulte pas d'un conflit entre communautés, pas plus que d'un conflit entre familles rivales qui se disputeraient le pouvoir politique et économique dans la municipalité, et encore moins d'un conflit religieux. Mais bien plutôt d'un conflit politique visant à en finir avec des dissidents, par le biais d'une guerre sale. Dans l'enquête, le pouvoir judiciaire a travesti les faits. Selon le tribunal, il s'agit d' "un homicide qualifié résultant d'un ensemble de circonstances qui n'ont rien à voir avec une stratégie de guerre de basse intensité", rapporte José Montero. La Justice a aussi rejeté l'accusation d'association de malfaiteurs pour les assassins et leurs complices. Elle n'a pas non plus considéré la responsabilité des agents de l'État en fonction au moment des faits. La Commission Nationale des Droits Humains (CNDH) a émis une recommandation en direction du gouvernement chiapanèque et du ministère de la Justice, demandant qu'une enquête soit menée sur la responsabilité des fonctionnaires du gouvernement de Ruíz Ferro. Cette recommandation n'a pas été suivie d'effets. Le procureur a déclaré vouloir suivre la recommandation de la CNDH, ce qui l'oblige à ouvrir une enquête à l'encontre d'ex-fonctionnaires tels que Homero Tovilla, ancien Secrétaire Général du gouvernement ; Uriel Jarquín, sous-secrétaire ; Jorge Enrique Hernández Aguilar, coordinateur du Conseil Estatal de Sécurité Publique ; Jorge Gamboa Solis, chef de la Police de l'état, entre autres. Mais le Procureur affirme ne pas posséder d'éléments permettant de les mettre en cause. "Le Police Judiciaire a fait un effort important, et plutôt rare", estime l'avocat José Montero. "A côté d'autres crimes dont l'enquête n'aboutit à aucun résultat, ici elle a avancé. La Justice a poursuivi ses investigations, elle a apporté des preuves, elle a renforcé des pans de l'enquête qui paraissaient trop fragiles, par de nouveaux témoignages appuyants les thèses de la police. Pourtant il n'y a aucune mise en cause des responsabilités officielles, et aucune avancée dans le démantèlement des groupes paramilitaires de la région". L'enquête est divisée en deux. D'un coté les poursuites contre les auteurs physiques et leurs complices, de l'autre, celles contre les policiers qui n'ont pas empêché les faits, ni arrêté les membres des groupes civils armés, ni confisqué les armes. Un autre procès s'est ouvert à l'encontre des personnes arrêtées pour leur participation aux faits. "La PGR a fragmenté l'enquête. Cela risque de ne pas permettre de saisir les faits dans leur intégralité, et d'empêcher une analyse du contexte criminel qui s'est concrétisé dans le massacre, et de la réalité des relations entre les groupes paramilitaires et les autorités municipales et estatales, l'armée et la police. Les faits sont liés, c'est pour cela qu'ils doivent être abordés dans leur ensemble : depuis la conduite du Général présent sur place, jusqu'à l'agresseur qui est parti de Tzajalucum pour aller à Acteal. Cela a été totalement laissé de coté par la Justice". Dans les conclusions de l'enquête, les actions des différents accusés ne sont pas reliées. Au lieu de réfléchir - nous dit José Montero - en termes de faits concrets, simultanés, planifiés et imbriqués, les autorités judiciaires jugent des actes individuels isolés. "Le juge condamnera certainement ces personnes pour homicide et
port illégal d'arme à feu ; mais l'État cherche à
s'absoudre lui-même de toute responsabilité. Nous sommes conscients
que la justice est soumise à un jeu politique, et que les méandres
de l'enquête sont soumis à cette interprétation. L'affaire
d'Acteal est politique".
Du manuel à l'action. En 1995, lorsque des groupes paramilitaires ont commencé à se former dans la Zone nord, et un mois avant l'offensive militaire contre les zapatistes, le ministère de la Défense a publié un Manuel de Guerre Irrégulière, d'Opérations contre les guérillas et de Restauration de l'ordre. Ce guide a été publié par l'imprimerie de la 7e section de l'armée. On peut trouver les éclaircissements sur les faits d'Acteal dans plusieurs de ses chapitres. Dans le chapitre intitulé "Actions pour contrôler
la population", on parle de créer des forces civiles armées
:
Dans le chapitre "Organisation d'unités tactiques de contre-guérilla
et disponibilité des troupes", le manuel affirme : "le commandant
de la contre-guérilla n'a pas besoin de contrôler la totalité
des forces des unités d'arrière-garde pour les utiliser.
Ces forces peuvent comprendre des unités de combat, des unités
de soutien au combat et de service d'appui. En plus de cela, le commandant
peut avoir sous son contrôle des forces paramilitaires ou irrégulières
en certaines occasions".
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