Bulletin du Collectif Ya basta.
 
 

 

Ya Basta! No. 92.
Chronologie  du 5 au 12 janvier 99 .
 
  

    "Las Voces del Espejo" (Les voix du Miroir, sous titré : "contes, poésies et dessins zapatistes pour construire l'avenir") est un livre édité par le Front Zapatiste de Libération Nationale, et qui est sorti fin décembre 98, simultanément au Mexique et en Espagne (grâce au travail de nos petits camarades espagnols). Il s'agit d'une compilation de textes d'écrivains du monde latin, illustrés de dessins d'enfants des communautés zapatistes. Parmi les 22 écrivains qui ont contribué à ce livre, les mexicains Juan Bañuelos, David Huerta, Oscar Oliva, José Émilio Pacheco, les espagnols Rafael Alberti et Juan Goytisolo, l'uruguayen Mario Benedetti, le portugais José Saramago (qui vient d'obtenir le prix Nobel de littérature), l'italien Dario Fo (qui l'a obtenu l'année dernière), etc. Bref, rien que du beau monde, sur 75 pages format 20 x 25 cm, illustrées en couleur. Nous le diffusons par correspondance au prix de 75 FF, port compris. 

    Bien mieux que TFchose, Ondes Sans Frontières est une télé alternative qui émet sur l'est parisien tous les soirs, sur le canal 36. Nous y faisons une émission un mercredi sur deux, de 21 à 22 heures, avec films et actualités sur le Chiapas. 

    6 janvier 
     
    Des gardes blanches (milices des grands propriétaires terriens) du ranch de Sak Javel (municipalité d'Ocosingo, Chiapas) ont assassiné à la machette quatre indiens tzeltales d'une même famille d'ouvriers agricoles de la propriété. Parmi les victimes, une femme enceinte et une fillette de 4 ans. L'expédition punitive, commanditée par le propriétaire du ranch, un dénommé Ramiro Ruíz Dominguez, aurait eu pour mobile le  vol présumé de deux fusils. Les auteurs des assassinats et le commanditaire ont été arrêtés quelques jours plus tard. 
    D'autre part, dans le village de Chanival (municipalité de Huithuipan, Chiapas, quatre autres personnes, dont le responsable de l'ejido et son épouse, ont été exécutées par un groupe d'inconnus. 
      Les deux américaines voyageant avec l'ONG Global Exchange qui avaient été convoquées par l'INM (Institut National de Migration) il y a quelques jours (cf. Ya Basta précédent, 4 janvier) ont été interdites de séjour au Mexique pour une durée de 2 ans. 
      Le coordinateur gouvernemental pour le conflit au Chiapas Emilio Rabasa Gamboa fait savoir que le gouvernement serait éventuellement favorable à la mise en place d'une nouvelle instance de médiation (qui remplacerait la CONAI, auto-dissoute en juin 98), "à condition que celle-ci soit nationale, professionnelle et non-protagoniste". On peut analyser cette prise de position comme une tentative pour le gouvernement de repousser tant les éventuelles propositions de médiation internationale que celles de réactivation de la CONAI en tant que telle. 
      Affrontements dans la municipalité de Tapachula (sud-ouest du Chiapas) entre des PRIistes qui occupent illégalement un terrain et des militants de l'OPEZ (Organisation Prolétaire Emiliano Zapata) qui en revendiquent la propriété, et qui tentaient de les déloger. Le responsable de l'ejido a été blessé à coup de machette, et son présumé agresseur, un militant de l'OPEZ, a été arrêté par la police, intervenue sur les lieux. 

    7 janvier 
      Lors de la réunion des diplomates mexicains en poste à l'étranger qui s'est tenue il y a quelques jours (cf. Ya Basta précédent, 5 janvier), le coordinateur gouvernemental pour le conflit au Chiapas leur a remis un document présentant les "nouvelles propositions gouvernementales pour la détente" [entre guillemets, parce qu'elles ne sont probablement ni nouvelles, ni destinées à favoriser la détente... NdR]. Il s'agit paraît-il, des propositions que le gouvernement mexicain avait tenté de faire passer à la délégation zapatiste lors de la rencontre de San Cristóbal des 20 - 22 novembre 1998 (cf. Ya Basta n° 86 article), et que les zapatistes avaient refusé de recevoir. Toujours selon les autorités mexicaines, ce document, intitulé "Stratégie pour le Chiapas" décline en "7 axes" la proposition gouvernementale : programmes sociaux, aides économiques, "application de l'état de droit", etc. 
      Au cours d'une réunion privée à laquelle les parlementaires PRDistes de la COCOPA n'ont pas assisté, plusieurs membres de cette commission ont décidé d'essayer de relancer le processus législatif autour des différents projets de "loi indienne" (si on comprend bien, le projet de la COCOPA, qui n'a pas été présenté au Sénat, n'est pas concerné : il s'agirait donc de faire adopter au plus vite une "loi indienne" différant du projet élaboré par la COCOPA à l'époque, et défendu depuis par l'EZLN). Ils ont aussi décidé de rencontrer "dès que possible" le coordinateur gouvernemental pour le conflit Emilio Rabasa, pour que celui-ci les informe du contenu du "projet de détente" présenté aux diplomates. Il ont enfin décidé d'étudier le "livre blanc sur Acteal" récemment présenté par la Police Judiciaire (cf. Ya Basta n°89, 20 décembre 98), et dont ils estiment que les conclusions "ne satisfont personne". 
     
    8 janvier 
      Deux ex-fonctionnaires de la Police Judiciaire du Chiapas ont été arrêtés pour leurs responsabilités présumées dans le massacre d'Acteal (dans lequel 45 réfugiés indiens, en majorité des femmes et des enfants, ont été assassinés par des paramilitaires le 22 décembre 1997). Le premier, Absalón Gordillo Diaz, en tant que chef de secteur, avait sous ses ordres 300 policiers, auxquels il aurait ordonné d'éviter de confisquer les armes des groupes civils opérant dans la municipalité. Il est aussi accusé de "port d'armes à usage réservé de l'armée". Le second, Roberto Arcos Jimenez, est accusé de ne pas avoir mené les enquêtes nécessaires sur les groupes armés, et d'avoir "toléré des situations illégales". Cependant ces arrestations ne doivent pas faire illusion : si en tout une centaine de personnes ont été arrêtées dans le cadre de l'enquête sur le massacre d'Acteal, jusqu'à présent, une seule a été condamnée. 
      Le député PANiste et membre de la COCOPA Felipe de Jesús Vicencio Alvarez a déclaré à propos du nouveau plan de détente gouvernemental que si celui-ci "veut continuer à ignorer les promesses non tenues, les mensonges, les agressions et la répression dont souffrent les indiens, il est condamné à l'échec". Il a souligné que "toute initiative unilatérale" était sans avenir, et que le gouvernement devait faire à l'EZLN des propositions sur des questions fondamentales, comme par exemple la militarisation de l'état et le désarmement des paramilitaires. Commentant les récents assassinats dans la municipalité d'Ocosingo, il a ajouté que la réalité démentait les déclarations officielles selon lesquelles les groupes paramilitaires n'existent pas : "le gouvernement du Chiapas est incapable d'imposer l'état de droit, probablement à cause de son manque d'autorité morale et de légitimité". A propos du "livre blanc sur Acteal", il s'est dit "profondément insatisfait" des résultats de l'enquête, estimant qu'il y a dans ce rapport "des omissions plus éloquentes que tout ce qui y est écrit". 
      D'une manière générale, les membres de la COCOPA semblent sur une position similaire, et l'actuelle présidente de la commission a fait savoir qu'ils allaient rencontrer Emilio Rabasa lundi, pour qu'il leur présente le plan gouvernemental de détente ; plusieurs semblent assez irrités que ce soit les diplomates qui aient eu la primeur du plan gouvernemental, et non leur commission, qui est pourtant concernée au premier chef. La COCOPA veut aussi rencontrer le Procureur Général de la République (à peu près l'équivalent du ministre de la Justice) Jorge Madrazo Cuellar au sujet du "livre blanc sur Acteal", pour qu'il leur donne "des explications". La commission parlementaire réfléchit aussi sur le projet éventuel d'une nouvelle instance de médiation, à laquelle un certain nombre de ses membres (PANistes et PRDistes) sont favorables. 
      L'ONG Global Exchange dément formellement l'information donnée précédemment par la presse, comme quoi huit de ses membres auraient été expulsés du pays (cf. Ya Basta précédent, 5 janvier). Elle assure qu'ils sont rentrés de leur plein gré, et que le retour était programmé depuis le début. 
      Les autorités chiapanèques déploient beaucoup d'énergie propagandistique pour faire passer leur projet de "loi de désarmement" (cf. Ya Basta n°85, 9 novembre 98, n°86, 14 novembre, et n°91, 3 janvier 99) auprès de l'opinion publique : ils organisent à Tuxtla Gutiérrez et à San Cristóbal des "forums de consultation" dans lesquels des députés locaux expliquent à l'élite locale tout le bien qu'ils pensent du projet ; ils l'ont aussi remis à plusieurs évêques (dont Samuel Ruíz et Raúl Vera Lopez, de San Cristóbal, Felipe Aguirre Franco, de Tuxtla, et Felipe Arizmendi Esquivel, de Tapachula), pour qu'il puissent "l'analyser et faire des propositions en vue de l'enrichir"... Or on sait que le Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas, lié à l'évêché de San Cristóbal, a dès le début dénoncé ce projet de loi comme un rideau de fumée destiné au contraire à renforcer davantage les groupes paramilitaires... 

    9 janvier 
      Le député PRDiste et membre de la COCOPA Gilberto Lopez y Rivas dénonce que le gouvernement mexicain a prévu d'acheter cette année pour 62 millions de dollars d'armement aux États-Unis, soit à peine moins qu'en 1994 (année de l'insurrection zapatiste). 

    10 janvier 
      Les habitants de plusieurs communautés des vallées de Las Margaritas (Chiapas) dénoncent des rumeurs constantes selon lesquelles l'armée aurait l'intention de prendre certains villages à forte implantation zapatiste. Ils font savoir que les survols militaires au dessus de La Realidad et Rosario Rio Blanco ont augmenté [depuis novembre dernier] : "un avion assez grand et deux hélicoptères survolent la zone pendant plus d'une heure" chaque jour, et un convoi de "près de 40 véhicules" traverse quotidiennement La Realidad en prenant des attitudes menaçantes, et en simulant parfois une attaque du village. 

    11 janvier 
      Campagne médiatique sur le thème : "L'EZLN a échoué, puisque les conditions de vie des indiens ne se sont pas améliorées depuis le début du conflit". Après le coordinateur gouvernemental pour le conflit au Chiapas Emilio Rabasa Gamboa (cf. Ya Basta précédent, 1er janvier 99), le ministre de l'intérieur Francisco Labastida Ochoa (dont il semble que ce soit lui l'inventeur de la formule) et le gouverneur du Chiapas Albores Guillén il y a quelques jours, c'est cette fois Felipe Arizmendi Esquivel, évêque de Tapachula, qui s'y met. 
      Dans un communiqué (cité, mais non publié intégralement par La Jornada), le sous-commandant Marcos répond à un article sorti une dizaine de jours plus tôt dans le journal libéral Reforma, et reprenant le même argumentaire. Le porte parole zapatiste estime que c'est le gouvernement fédéral le véritable responsable de la détérioration du niveau de vie des communautés indiennes, lui qui maintient "la moitié de l'armée mexicaine dans les villages indiens", soutient "à la force des baïonnettes un gouverneur substitut, intérimaire, illégitime et illégal", et "finance les groupes paramilitaires". Selon le communiqué, le "gouvernement (...) ordonne à ses soldats d'empêcher le travail de la terre, de violer les femmes, de promouvoir la culture et le trafic de stupéfiants, de professer la religion de l'alcool et de la prostitution". Le communiqué répond aussi à d'autres arguments ressassés ces derniers temps par la propagande gouvernementale : à propos de l' "affaiblissement" du mouvement zapatiste, maintes fois pronostiquée par les milieux pro-gouvernementaux, il répond : "si nous ne représentons pas un danger militaire, et qu'ils peuvent en finir avec nous en un rien de temps, alors pourquoi maintiennent-ils 60.000 soldats dans ce qu'ils appellent «la zone de conflit» ?". Et à propos du "refus de dialoguer de l'EZLN" régulièrement dénoncé par le pouvoir, Marcos rappelle les premiers accords signés avec le gouvernement - et jamais appliqués par celui ci : "si nous signions un retour à la vie civile, qu'est ce qui nous garantit que le gouvernement appliquerait les accords obtenus ?". 
      Une centaine de familles tzotziles membres du groupe Las Abejas, déplacées par la violence paramilitaire depuis plus d'un an, sont retournées sur leurs terres, dans la communauté de Quextic (municipalité de Chenalhó) pour y effectuer la cueillette de café, sous la protection de la Croix Rouge et de la CNDH (Commission Nationale des Droits Humains, officielle). D'ici la fin de la récolte, prévue pour fin mars, celles-ci accompagneront donc chaque jour les familles sur leurs champs, pour prévenir toute attaque des paramilitaires et permettre ainsi la récolte. 

    12 janvier 
      Emilio Rabasa, coordinateur gouvernemental pour le conflit zapatiste, déclare que la position "intransigeante" de l'EZLN est "légalement, politiquement et moralement insoutenable", et menace de demander au Congrès mexicain l'abrogation de la Loi pour le Dialogue et la Réconciliation au Chiapas. Cette loi, qui date de mars 95, prévoit que les zapatistes ne peuvent être poursuivis tant que durent les négociations. On sait comment elle a été peu respectée par le gouvernement, qui ne s'est pas privé d'intervenir militairement dans des communautés zapatistes pour y "rétablir l'état de droit" et arrêter des zapatistes ; reste que l'abrogation de la "loi du dialogue" laisserait le champ libre pour une offensive militaire de grande envergure. 
      La COCOPA (Commission de Concorde et Pacification, instaurée par la Loi du Dialogue et composée de parlementaires de tous les partis représentés au Congrès mexicain) annonce qu'elle ne collaborera pas à l'organisation de la consultation appelée par les zapatistes autour du projet de "loi indienne" élaboré par cette même COCOPA à partir des accords de San Andrés (et dont le gouvernement mexicain ne veut pas entendre parler, ce pour quoi il a décidé de présenter son propre projet de loi). Par la voix de son actuelle présidente, Aurora Bazan (Parti Vert), la COCOPA justifie son refus par le fait que la consultation "ne fait pas l'objet d'un accord entre l'EZLN et le gouvernement fédéral". Elle appelle aussi l'EZLN à la rencontrer, pour établir un programme permettant de reprendre les discussions. 
      Pablo Salazar Mendiguchía, sénateur PRIiste et membre de la COCOPA, dénonce que la "loi de désarmement" présentée par le gouvernement du Chiapas constitue en fait "une offre généreuse d'impunité" pour les paramilitaires. Mendiguchía, membre du "Groupe Galileo" (groupe contestataire au sein du PRI), s'illustre régulièrement par des prises de positions indépendantes et courageuses, qui lui valent d'être extrêmement mal vu par une bonne partie du PRI, surtout au Chiapas. 

    
  
Communiqué du Comité clandestin révolutionnaire indigène - commandement général de l’armée zapatiste de libération nationale. 

Au peuple du Mexique, aux peuples et aux gouvernements du monde, frères et soeurs ; 

L’armée zapatiste de libération nationale fait entendre sa voix à propos des faits qui se sont déroulés récemment dans la municipalité de Chenalhò. 

Premièrement, le 13 janvier 1999, dans la communauté indienne de Aldama, municipalité de Chenalhò, des hommes, des femmes, des enfants, des anciens, bases d’appuis de l’EZLN, ont été attaqués par des troupes de l’armée mexicaine. L’attaque militaire contre les zapatistes tente de se cacher derrière le prétexte de la lutte contre le trafic de drogue. 

Deuxièmement, les communautés zapatistes ont interdit, de leur propre chef, la culture, le trafic et l’usage des stupéfiants. Les plantations de marijuana trouvées dans les environs du village appartiennent à des indigènes non zapatistes. ceux-ci, en collaboration et avec les conseils des soldats et des policiers, se consacrent à la culture des stupéfiants pour donner aux forces gouvernementales le prétexte légal dont elles ont besoin pour justifier leurs incursions militaires. 

Troisièmement, les zapatistes de Aldama, Chenalhò, n’avaient pas détruit ces plantations pour éviter un affrontement avec les paramilitaires. Ils se sont opposés au passage des forces fédérales de crainte, largement justifiée, qu’elles installent une nouvelle caserne dans cette région déjà militarisée. 

Quatrièmement, les forces militaires ont immédiatement refusé le dialogue et ont opté pour l’usage de la force. Elles ont attaqué avec des matraques électriques et des gaz lacrymogènes les civils qui ont montré leur opposition à leur présence. 

Cinquièmement, bien que le commandant de l’opération militaire, le général Jorge Isaac Jimenez Garcia, ait reconnu que les plantations de marijuana n’appartenaient pas aux sympathisants de l’EZLN, le gouvernement fédéral a développé une campagne de calomnie dans les médias. Il présente les zapatistes comme étant des associés des narco-trafiquants. Il ment à nouveau. 

Sixièmement, avec cette opération militaire et la propagande du gouvernement qui l’accompagne, le gouvernement fédéral tente d’occulter les révélations récentes qui impliquent le personnel de l’armée fédérale dans les actions des groupes paramilitaires qui ont perpétré le massacre d’Acteal. (implications mises à jour à nouveau par les déclarations de l’ex-agent du ministère public arrêté il y a quelques jours par la police). 

Septièmement, l’EZLN appelle l’opinion publique nationale et internationale à ne pas se laisser duper. Nous, zapatistes, ne sommes pas des narco-trafiquants, nous n’avons aucun lien avec eux. Le gouvernement, si. 

Nous lançons un appel au peuple du Mexique, aux peuples et aux gouvernements du monde pour qu’ils se mobilisent pour arrêter cette nouvelle offensive à l’encontre des communautés indigènes zapatistes, pour qu’ils exigent le respect des Accords de San Andrès et pour arrêter cette guerre d’extermination. 

Démocratie ! Liberté ! Justice ! 

Depuis les montagnes du sud-est mexicain, Comité clandestin révolutionnaire indigène-commandement général de l’armée zapatiste de libération nationale. 
 

(Traduction : J.H.)
  
 Résistance à Aldama.
 
 
 Le Chiapas et la drogue dans les petites exploitations.
 
 Article d’André Aubry et Angelica Inda
paru dans la Jornada du 19 janvier 1999.
  
L’opération militaire anti-drogue de Almada (plus connu sous le nom de Magdalenas) invite à identifier et rassembler - d’un point de vue social et non pas policier - les pièces du puzzle, les moments et les procédés d’un processus nouveau. Ce processus a commencé dans la deuxième moitié des années quatre-vingts, lors du mandat du général Absalon Castellano Dominguez, gouverneur du Chiapas de 1982 à 1988, et alors que le secrétaire du gouvernement était l’ex-« procureur de fer », le chiapanèque Trejo. C’était le bon temps pour la culture à grande échelle de stupéfiants dans le Sud-est chiapanèque. A l’époque, les évêques du pacifique sud (des états de Oaxaca et du Chiapas) avaient fait connaître leur préoccupation dans une lettre pastorale, qui impliquait au passage des institutions officielles - ce que des arrestations récentes et particulièrement remarquées ont confirmé depuis [allusion notamment à l’arrestation de Raul Salinas de Gortari, frère de l’ex-président du Mexique]. 
Dans le Chiapas, il y avait deux paradis de la drogue : la Selva et les Vallées centrales. Dans les Cañadas et à Marqués de Comillas, avaient été détectées des pistes d’atterrissage « pliables » (couverte de rouleaux de gazon), qui disparaissaient comme par magie après que les avionnettes aient accompli leur mission. Mais dans les Vallées centrales, empire de la famille Orantes, rien n’était caché, à tel point que pendant le sextena suivant, celui de Patrocinio Conzales Garrido, il fut impossible de réaliser le projet de construction de la route nord-sud qui aurait raccourci le chemin menant à la Côte. La consigne des gardes blanches de l’époque était : « tire d’abord, renseigne toi après ». Pour se blanchir, les Orantes firent circuler un « code familial » qui sanctionnait quiconque, à l’intérieur du clan, serait surpris à faire du trafic de drogue. Ce qui est certain, c’est que le secrétaire du gouvernement était tombé - un secrétaire qui ne fut pas de fer envers ce qui concernait la drogue, qu’il contrôlait dans l’état du Chiapas -, renvoyant le conflit à la périphérie, dans les Chimapalas, entre Oaxaca et le Chiapas. 
Ce que l’on sut après le premier janvier 1994, c’est que l’EZLN (avant cette date, dans sa phase occulte) dans la forêt, d’une part et les nouveaux mouvements d’insurrection civile apparus peu après le soulèvement zapatiste, dans les vallées centrales, de l’autre, avaient nettoyé les latifundias de la drogue. Mais l’avertissement de la Forêt avait déjà  suffit pour que les producteurs de drogue mettent au point une nouvelle tactique. 
Le développement de la société civile, à partir de 1985, ainsi que les nouveaux et exigeants mouvements paysans, avaient rendu la vie difficile aux grands propriétaires terriens. La crise économique de1982, dans le Chiapas, avait coïncidé avec l’arrivée des réfugiés guatémaltèques. Les Indiens des Altos, avant cette époque, avaient préféré troquer leur travail de péons des grandes exploitations pour celui des grands chantiers du boom pétrolier. Quand ceux-ci furent arrêtés pour cause de crise économique et que les Indiens retournèrent chez eux, ce fut pour constater qu’ils avaient été remplacés par la main d’śuvre guatémaltèque - qui, étant étrangère, ne pouvait exiger les mêmes conditions de travail. A cette époque, au Chiapas, les sources traditionnelles de travail en milieu rural diminuèrent de manière drastique, créant de graves problèmes aux péons des grandes propriétés et aux petits métayers des Vallées centrales. 
Pour les récupérer, les grands propriétaires de la drogue se convertirent en « néo-propriétaires terriens ». Jadis, le propriétaire terrien traditionnel détournait la réforme agraire en distribuant des parcelles de mauvaise qualité à ses bâtards ou en payant des commissaires municipaux corrompus. Désormais, le macro-commerce de la drogue se dissimule derrière un réseau de micro exploitations de marijuana et de pavot implantées directement dans les ejidos. 
Les néo-propriétaires terriens, les paysans et les agents de l’état corrompus trouvaient des avantages à ce nouveau processus. Les premiers y gagnaient l’impunité, car dans cette formule, celui qui paie les pots cassés est l’indien surpris par les patrouilles militaires dans sa parcelle de marijuana. Les deuxièmes s’épargnaient des mois d’exil forcé passés à travailler dans les grandes propriétés de la Côte, gagnant davantage sans devoir s’éloigner de leur famille et, croyaient-ils, sans les souffrances associées au travail dans les grandes propriétés. Les troisièmes, en jetant en prison des Indiens pour « délits contre la santé » [trafic de stupéfiants], donnaient la preuve d’une efficacité évidente de la lutte contre la drogue, prouvée par les statistiques toujours plus élevées de paysans emprisonnés. 
Ce furent des temps amers, avec la morts de nombreux paysans : le nouveau « négoce » exigeait un silence absolu. Quiconque traversait, par hasard, l’une de ces micro-parcelles sous les yeux de son propriétaire, était éliminé pour éviter une délation fatale. D’autres en profitaient pour régler des comptes, ayant découvert que certains soldats des patrouilles antidrogue, en civil, consacraient leur jour de repos hebdomadaire à cultiver en cachette leur propre parcelle. 
La méthode était la même que celle employée pour le recrutement pour les grandes propriétés. Les agents des néo-propriétaires terriens payaient d’avance, finançant l’achat des semences et des engrais nécessaires. Le moyen de pression n’était plus la dette, comme par le passé, mais la menace de la prison (par dénonciation du néo-propriétaire) qui dissuadait toute désobéissance. A cette époque, le sujet était tabou, à tel point que dans le conseil municipal de San Andrés, de sérieux ennuis attendaient quiconque osait poser le problème : un épais voile de silence recouvrait le linge sale. 
De nouveaux marchés se sont ouvert à la « mini-drogue ». D’abord, celui des prisons, comme l’a prouvé Scherer. Ensuite, celui de la sécurité publique, comme l’on écrit les journalistes et les membres de la Commission de vérification présente lors de négociation de Las Limas, lors de la réunion du 17 décembre 1997, au cours de laquelle a été assassiné Agustin Secum à Quextic. Enfin, celui des « groupes civils armés », qui s’en servirent par exemple avant de commettre le massacre d’Acteal, « pour se donner du courage ». 
Le nettoyage des petites exploitations de drogue, comme le nettoyage des latifundias durant les années quatre-vingts, fut une fois encore l’śuvre des rebelles. En 1997, quand on se promenait dans les champs, pour savoir si on avait affaire à des villages bases d’appui zapatistes, il n’y avait qu’à chercher la présence d’un écriteau interdisant l’entrée de drogue et la menaçant de sévères punitions. 
La punition de Aldama s’est adressée au résultat et non au processus qui a causé le développement de la culture de la drogue. C’est comme cela que l’on compris les habitants de Magdalenas, qui ont souligné leur résistance contre cette nouvelle manière de cultiver la drogue, et aussi, comme le suggère le dernier numéro de la revue nord-américaine NACLA, leur résistance contre la « démocratie militarisé » -militarisée hier au nom de l’ancien système des grandes propriétés, aujourd’hui au nom de la drogue.