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table n° 1
 

Quelques mots sur notre pensée

Intervention du sous-commandant Marcos


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Bonsoir à tous. Nous voudrions vous demander la permission de vous adresser quelques mots sur le thème de travail de la Table 1 : "Quelle politique nous offre-t-on et de quelle politique avons-nous besoin". Je fais allusion aux quatre sous-thèmes de cette Table. Je vais essayer de respecter le temps maximum fixé pour les interventions : une heure (rires). Je vais essayer de parler doucement pour ceux qui traduisent. Y a-t-il des gens en train de traduire ?

La première chose que je dois dire, c'est qu'il s'agit d'une réflexion du dedans, une réflexion des zapatistes sur les zapatistes. Évidemment, il va y avoir, et il doit y avoir des gens, qui ont le temps, ailleurs, de faire de meilleures analyses sur ce qu'est et ce qu'a été le zapatisme. Nous, nous manquons de temps et de recul pour réfléchir sur ce que nous faisons, mais, bon, voici une espèce de concentration sur nous-mêmes, qui peut ou non coïncider avec ce qui se passe dans la réalité.

L'Armée Zapatiste de Libération Nationale est née le 17 septembre 1983 dans les montagnes du Sud-est mexicain, à 80 km vers l'est, au cœur de la forêt. En 1983, on était encore à l'époque d'un monde bipolaire divisé en deux grandes puissances : le capitalisme d'une part – où l'hégémonie était principalement aux États-Unis, dans la Communauté Européenne et au Japon –, et le camp socialiste d'autre part – où l'hégémonie était totalement dans se qui s'appelait alors l'Union des républiques socialistes soviétiques. Ce monde bipolaire a surgi à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, après les bombes atomiques de Hiroshima et Nagasaki et la fin de la répression de l'Allemagne nazie. C'est alors que se créent deux grandes armées, qui vont conduire à la Troisième Guerre mondiale : le Pacte de Varsovie et l'OTAN, Organisation du traité de l'Atlantique Nord. Là se produit – et s'enseigne dans diverses universités – le concept de guerre globale, qui induit une guerre à tous les niveaux et en tous lieux, dont une des doctrines donnera naissance à ce que l'on appelle la guerre de basse intensité : guerre idéologique, guerre sociale, guerre politique et guerre économique. L'objectif de cette Troisième Guerre Mondiale, est, comme dans toutes les guerres mondiales, de partager à nouveau le monde. Le point culminant, comme nous le savons, est la déroute du camp socialiste au milieu des années 80, la fin de l'URSS et le passage du monde à ce que l'on appelle aujourd'hui l'unipolarité.

L'Armée Zapatiste de Libération Nationale est alors dans la montagne. C'est un groupe qui porte toute la tradition des guerrillas latino-américaines des années 70, un groupe d'avant-garde, d'idéologie marxiste-léniniste, qui lutte pour la transformation du monde et cherche à arriver au pouvoir pour instaurer une dictature du prolétariat. À ce moment, tandis que le monde résout sa Troisième Guerre mondiale pour débuter la Quatrième Guerre mondiale, connue aujourd'hui sous le nom de néolibéralisme, l'EZLN subit le choc de la rencontre avec la pensée des communautés indigènes, dans une poche d'oubli où le néolibéralisme les a conduites. À l'heure où il parle d'ouvrir les frontières pour l'argent et de globaliser le monde, le néolibéralisme parvient à fragmenter ce monde en une multitude de petits morceaux, et même à faire s'affronter entre eux ces petits morceaux. Les exemples de l'ex-Yougoslavie en Europe, du Liban en Asie montrent ce que le néolibéralisme offre comme avenir à tous les peuples du monde. Et l'on voit que le néolibéralisme mesure l'être humain à sa capacité d'acheter, de vendre, à sa capacité commerciale ; il oublie peu à peu tous ceux qui ne sont pas productifs, qui ne peuvent acheter, qui ne peuvent vendre, qui n'ont pas de capacité commerciale. Et il crée des poches d'oubli, des bourses d'oubli. L'une d'elles se trouve dans le Sud-est mexicain, dans les montagnes du Sud-est mexicain. Il essaye d'oublier et d'isoler ceux qui sont le moins productif ; or ceux qui peuvent le moins acheter et vendre sont les Indiens. En les mettant dans un poche d'oubli, le pouvoir a cherché à les supprimer au moindre coût politique, au moindre coût pour sa propagande. Autrement dit, mettre dans une poche d'oubli des centaines de milliers, plus d'un million d'Indiens coûtait moins cher qu'une bombe, était plus sélectif et avait un prix moins élevé en termes de répercussion dans la presse. Cette poche d'oubli, il fallait aussi la créer pour pouvoir s'emparer du pétrole, du bois, de l'électricité et de l'uranium que l'on trouve sur ces terres où vous êtes réunis aujourd'hui. Cette poche d'oubli, à l'heure du choc avec les vieilles idéologies, s'est heurtée avec des idéologies plus vieilles que la pensée relativement récente du marxisme, née à la fin du XIX° siècle, des idéologies qui n'ont pas un siècle ou deux, mais bien davantage, qui existent depuis qu'existe l'homme, ou au moins depuis la culture maya. Le choc entre une avant-garde politico-militaire, ou une supposée avant garde politico-militaire, et une forme politique de résistance s'est alors produit. Quand le pouvoir politique a créé ces poches d'oubli dans les communautés indigènes, celles-ci ont converti ces poches d'oubli en poches de résistance et ont commencé à s'organiser pour survivre de la seule façon possible : ensemble, de façon collective. La seule façon qu'avaient ces gens d'assurer leur survie était de s'unir les uns aux autres. C'est pourquoi le mot ensemble, le mot nous autres, le mot unis, le mot collectif marquent le discours de nos camarades. C'est une partie fondamentale, je dirais la colonne vertébrale, du discours zapatiste.

Finalement, cette poche dont je vous disais qu'elle s'est convertie en poche de résistance, est devenue une poche à l'intérieur de laquelle se préparait une guerre qui a éclaté avec le point culminant, l'orgasme du néolibéralisme : la signature du traité de libre commerce Alena, dont l'entrée en vigueur permettait de formaliser ce qui était déjà une réalité : la disparition des frontières entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, pour l'argent et pour les marchandises, mais non pour les personnes. Cette poche de résistance, produit de l'oubli et qui devient poche de guerre, arrive au point de rupture le 1er janvier 1994 et décharge l'amertume de cinq cents ans pour certains, de plus de cinq cents ans pour d'autres, en tout cas de dizaines d'années pour nous autres, et provoque tout ce qui s'est passé depuis deux ans et demi. Et alors, un nouveau choc se produit pour le zapatisme, qui n'a plus rien à voir avec le zapatisme de 1983, qui est nouveau en 1993 et doit être encore nouveau en 1994, à l'heure où le zapatisme armé découvre de nombreuses forces de résistance, de nombreuses poches d'oubli qui s'étaient multipliées tandis que nous, nous étions dans les montagnes du Mexique et du monde. Nous avons découvert que la poche pour oublier les indigènes s'était reproduite pour oublier d'autres hommes et d'autres femmes dans toutes les parties du monde, pour oublier tous ceux qui ne pouvaient être inclus dans un traité commercial, comme celui proposé par le néolibéralisme, ceux que, à grands traits, nous décrirons comme les exclus et qui constituent les quatre groupes fondamentaux de ce que nous appelons "les gêneurs", "les importuns", les exclus : les femmes, les indigènes, les jeunes et les homosexuels, soit le mouvement gay, y compris les lesbiennes. Ces quatre groupes principaux, que le néolibéralisme a définis comme ses ennemis principaux, doivent être mis dans une poche, dans une bourse, dès qu'il essayent de s'organiser, ils doivent être étiquetés et rangés à part de la société.

Cette Rencontre n'est pas une bourse des valeurs, mais une rencontre de poches, de bourses d'oubli et de résistance, cherchant leurs similitudes et reconnaissant leurs différences. Le zapatisme armé, né en 1994, commence à se changer en quelque chose de nouveau au moment où il rencontre le zapatisme civil du Mexique et du reste du monde, des gens qui pensent comme nous, qui luttent pour la même chose mais qui ne sont pas armés et n'ont pas de passe-montagne ; pourtant ils sont comme nous, et nous considérons que, d'une certaine façon, ils partagent la tribune avec nous, qu'ils sont derrière les passe-montagne. C'est ce que nous appelons le néozapatisme, quelque chose qui ne nous appartient déjà plus, qui n'appartient pas à l'Armée Zapatiste de Libération Nationale, qui bien sûr n'appartient pas à Marcos, mais qui n'appartient pas non plus aux zapatistes mexicains. C'est le symptôme de quelque chose de beaucoup plus grand, qui se passe dans le monde entier, qui nous appartient en partie, mais qui appartient surtout au meilleur de ce que ce siècle a mis au monde au cours de ses dernières années : vous. Et ce quelque chose, il revient à chacun de vous de le définir, de lui donner le cap. Cela s'appellera comme ça s'appellera, mais le zapatisme de 1994 et de la guerre de paroles que nous menons depuis est le symptôme de quelque chose de plus, qui se passe en Amérique du Sud, en Amérique du Nord, en Europe, en Asie, en Afrique et en Océanie ; pour nous, c'est le signe que ces poches isolées et oubliées luttent pour s'ouvrir, pour se déchirer et cherchent à se rencontrer pour en finir avec ce monde de bourses, de bourses des valeurs comme de bourses d'oubli.

Pour construire ce quelque chose, nous pensons qu'il faut reposer le problème du pouvoir, ne pas reprendre la formule qui dit que, pour changer le monde, il est nécessaire de prendre le pouvoir et qu'une fois au pouvoir, on pourra organiser le monde comme il convient, c'est-à-dire comme il me convient, à moi, qui suis au pouvoir. Nous avons pensé qu'en changeant cette prémisse relative à la prise du pouvoir, si nous décidions que nous ne voulions pas prendre le pouvoir, cela allait produire une nouvelle façon de faire de la politique, un autre type de politique, d'autres êtres humains, différents des politiciens que nous subissons dans tout le spectre politique : gauche, centre, droite. Ce changement de prémisse explique en partie la transition entre Armée Zapatiste de Libération Nationale et Front Zapatiste de Libération Nationale ; c'est la rencontre de deux zapatismes, le zapatisme armé et la zapatisme pacifique, mais bien de deux zapatismes, et nous commençons à trouver notre propre chemin au niveau national – et peut-être à faire émerger la nécessité d'un rencontre au niveau international – sur la possibilité de sortir la politique du spectre gauche-centre-droite et de ses divisions, et sur la prise du pouvoir, pour y expliquer à grands traits ceci : le monde ne doit pas être tel que nous le voulons, ou tel que le pouvoir le veut, mais un monde où aient place tous les mondes, autant de mondes que nécessaire, pour que chaque homme et chaque femme ait partout une vie digne, qui corresponde au concept que chacun a de la dignité. Un monde où nous vivrions tous dans la dignité, voilà le monde que les zapatistes veulent. Le prix de notre vie n'est pas une mairie, un palais de gouverneur, la présidence du Mexique ou la présidence de l'ONU, ou quoi que ce soit d'équivalent. Le prix de la vie des zapatistes est un monde où aient place tous les mondes.

Nous pensons que, en première approche, ceci définit le moment où nous sommes. Nous ne savons pas ce qui vient ensuite, mais nous savons bien que les prochains pas, ce n'est pas nous qui pourrons les définir ; nous savons que, pour la suite, nous devons écouter d'autres voix, et nous avons besoin que ces autres voix s'écoutent entre elles. Nous avons besoin d'une rencontre, de deux, trois rencontres, de beaucoup de rencontres, pour pouvoir construire ensemble ce chemin, s'il existe ; et si ce chemin n'existe pas, au moins nous nous amusons bien à le chercher, et nous ne tuons personne d'ennui, ce qui est une forme bien laide de mourir. Ce que nous demandons, c'est cela : que nous rencontrions ceux qui sont venus vous rencontrer, mais aussi que vous vous rencontriez entre vous, pour construire ce quelque chose, ou au moins, pour partager l'angoisse de ne pas savoir ce qui vient ensuite et pour partager l'orgueil d'avoir participé à une réunion où l'on a posé sérieusement ce problème : comment construire un monde où aient place tous les mondes. Voilà la politique dont nous croyons que la construction vaut la peine : une politique qui fonde ses valeurs essentielles sur l'inclusion et la tolérance, et qui, en dernière instance, puisse être construite en n'importe quel point du monde, pour autant que ce ne soit pas sur l'humiliation de quelqu'un. Sinon, nous croyons que nous n'allons rien faire d'autre que de répéter le vieux cycle ennuyeux de l'histoire, qui conduirait au point même d'où nous sommes partis.

Nous savons que l'humanité mérite d'avoir sa chance, que l'humanité mérite les meilleurs des hommes et les meilleures des femmes qui la composent. Vous êtes une partie de ceux-ci, et c'est bien que vous soyez venus. Je suis content aussi que la pluie nous ait épargnés au moins ce matin, pour pouvoir parler, bien que l'on m'ait dit que la pluie ne vous avait pas empêchés de danser cette nuit !