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table n° 2
 

B. Une alternative à ce système est-elle possible ?



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La table ronde a apporté une réponse positive unanime à cette question, en considérant qu'elle est contenue dans la lutte zapatiste, comme dans celle des producteurs endettés, des ouvriers, des mal logés, des femmes, etc. Cette question se décline de plusieurs façons :
1. Existe-t-il aujourd'hui un modèle alternatif, ou est-il nécessaire de l'élaborer ?
2. Ce projet alternatif peut-il être impulsé par l'État ou doit-il l'être en dehors de lui ?
3. Jusqu'à quel point est-il indispensable à la compréhension du combat contre le néolibéralisme de récupérer des concepts clés comme ceux de solidarité, de coopération, d'autogestion, d'autonomie, etc ?
4. Quel type de cohésion devrions-nous essayer de donner aux réseaux de communication, d'appui et d'échange international, inter-ethniques et inter-professionnels, et quelle place ont-ils dans l'élaboration du projet alternatif ?

1. L'alternative existe, mais elle ne saurait être uniforme, ni obéir à des recettes, des modèles rigides ou préconçus ; elle appelle au contraire les formes de lutte et d'organisation les plus diverses, qui sont en cours de formation, ou qui existent déjà. L'alternative devrait cependant reposer sur quelques principes comme une juste redistribution de la richesse, qui ne pousse ni au consumérisme ni au productivisme du travail, et qui soit respectueuse du milieu ambiant, ainsi que des projets autonomes de production, repoussant toute forme d'ingérence.
Nous sommes amenés à chercher des formes multiples d'alternatives qui correspondent aux différentes sphères que domine le capitalisme à son étape néolibérale : le travail, l'éducation, l'alimentation, la santé, la culture et la politique, aussi bien au niveau individuel qu'aux niveaux local, régional, national et mondial ; le néolibéralisme constitue en effet un projet global, au double caractère uniformisant et excluant, qui détruit en nous la nature et l'humanité, qui soumet aussi bien les petites communautés que des nations entières, et qui engendre de fausses oppositions entre races, sexes, croyances et cultures.
La diversité de la lutte trouve son expression dans les points suivants :
a) Dans l'agriculture, l'une des manifestations du capitalisme a été ce que l'on a appelé la "révolution verte", qui favorise l'utilisation intensive d'engrais, de machines agricoles, etc. Devant les effets négatifs de ce recours massif à la technologie sur l'écologie, la situation des producteurs et la santé humaine, la nécessité s'est imposée de chercher des alternatives productives (coopérativisme, nouvelle place des paysans dans l'économie, agro-écologie, reconnaissance des modes de production traditionnels des communautés indigènes, etc) ; ceci a conduit à rediscuter la rentabilité de la petite propriété par rapport à la production agro-industrielle à grande échelle. Pour certains participants à la table ronde, l'efficacité supérieure de la grande propriété n'est qu'un mythe, car, si elle élève la productivité du travail, elle est moins efficace que la petite propriété du point de vue de l'utilisation des terres ; en effet les technologies requises sur les grands domaines épuisent les facultés productives des sols. L'agriculture nord-américaine utilise ainsi aujourd'hui 15 fois plus d'engrais et 12 fois plus d'insecticides qu'il y a trente ans pour cultiver la même superficie, tandis que de vastes étendues de terre sont délibérément laissées en friche pour des raisons de spéculation foncière. Certains ont avancé qu'une alternative pourrait consister à promouvoir la consommation d'aliments sains, ce qui contraindrait à diminuer la consommation de produits chimiques. Il a donc été proposé de diffuser, sur des réseaux internationaux, les campagnes contre l'emploi abusif de produits et le rejet de déchets toxiques, et pour la confiscation des terres mises en jachères.
b) La dette est l'un des autres graves problèmes posés à l'économie mondiale contemporaines. Le problème n'est pas seulement celui des nations confrontées à des difficultés de paiement, mais aussi celui de populations entières, accablées sous le poids de dettes impossibles à rembourser, contractées auprès de banques, de sociétés de crédit, etc. La dette transforme les endettés en des sortes de peones – ces employés agricoles dont le travail appartient par avance au patron. Un mouvement de producteurs se développe actuellement contre cette dépossession. Nous avons proposé de consolider de larges fronts démocratiques de débiteurs, aussi bien au niveau national qu'international, et d'exiger l'annulation de la dette extérieure des pays du Tiers-monde, ou la proclamation d'un moratoire.
c) Les politiques économiques et sociales des États nationaux ont été conditionnées par le F.M.I., la Banque mondiale et les entreprises multinationales, qui exigent la présence de gouvernements stables, forts et inflexibles. Les Traités économiques, comme celui de Maastricht en Europe ou l'Alena en Amérique du Nord, impliquent, à côté des mécanismes proprement économiques, qu'ils mettent en place une stabilité politique des gouvernements nationaux, grâce à la répression et au contrôle de l'opposition ; ils engendrent ainsi une division Nord-Sud, y compris dans les pays développés comme l'Italie, où le Nord industrialisé co-existe avec un Sud appauvri et touché par le trafic de drogue, d'armes et de déchets toxiques. Cette division débouche, dans les pays riches comme dans les pays pauvres, sur une lutte pour l'amélioration des conditions de vie. La lutte zapatiste représente donc un exemple de résistance organisée contre les horreurs du néolibéralisme.
d) La logique marchande implique la dégradation de tous les objets d'usage quotidien et productif, car à côté de leur statut du produits sociaux, expression de la diversité des cultures qui les produisent, leur production a été monopolisée au point que la recherche scientifique et le développement technologique sont contrôlés par 0,01 % de la population mondiale. Cette monopolisation prétend cacher au monde l'existence d'objets, de techniques et de projets alternatifs. Cela rend indispensable un contrôle de la qualité des produits que nous avons conçus et produits. Il est indispensable de renouer, là aussi, avec les diversités culturelles et de faire reconnaître l'unité dans la diversité.
e) Si le néolibéralisme n'était qu'une politique économique, la lutte pourrait se réduire à un retour au modèle social-démocrate (maintien de l'intervention étatique et de la dépense sociale). Elle se limiterait à une lutte anticapitaliste visant à une juste répartition des richesses et à l'abolition du profit comme clé de l'activité économique.

2. Nous avons souligné la responsabilité de l'État dans la mise en œuvre des politiques néolibérales, même s'il peut apparaître, à l'occasion, comme "protecteur" au milieu de la "tempête" néolibérale. Les points suivants ont été abordés, sur lesquels aucun consensus n'a pu être trouvé :
a) La dynamique globale du néolibéralisme touche même les pays qui, comme Cuba, tentent de mettre en avant un projet alternatif de gestion de l'économie. Le gouvernement y a répondu par une réforme économique qui, sauf dans les secteurs de l'éducation, de la santé et de la défense, autorise maintenant l'investissement étranger en association avec l'État, ainsi que la petite propriété privée et l'auto-emploi (sans que cela aille jusqu'à rendre possible l'achat de la force de travail) ; elle permet aussi la substitution de technologies importées à la main d'œuvre locale, ou encore le recours aux biotechnologies, à côté de l'autofinancement des services, mais maintient, avec le consentement et la participation populaires, la politique sociale et les principes sociaux antérieurs. À partir d'une interrogation sur la question de savoir si Cuba appliquait ou non des politiques néolibérales pour surmonter la crise de son économie, s'est ouverte une discussion pour savoir si l'alternative au néolibéralisme pouvait venir de l'État ou non.
La part que l'État pourrait prendre à la formulation d'un projet alternatif au néolibéralisme dépend de la nature de l'État en question, des intérêts et des classes sociales qu'il appuie, car paradoxalement, les entreprises multinationales et les institutions supranationales à leur service ne sont pas les seules à promouvoir les politiques néolibérales d'ajustement. Des gouvernement qui se qualifient eux-mêmes de "socialistes", voire "d'ouvriers", comme ceux qu'ont connu la France ou l'Espagne, se sont appliqués, ces dernières années, à démanteler la sécurité sociale ou l'économie de régions entières. Au Pays Basque, le néolibéralisme a ainsi démantelé les industries sidérurgiques et de construction navale, pourtant fondamentales pour le région. Nous devons aujourd'hui voir en chaque ministre de l'équipement un dictateur moderne incrusté dans son gouvernement. La discussion du rôle de l'État reste entièrement ouverte.
b) La plupart des modèles d'intervention étatique (tel celui qui combine le libre marché capitaliste et la planification étatique) se sont effondrés, ce qui ne signifie pas nécessairement l'inutilité de la planification de la production. Celle-ci doit être mise en œuvre de façon non bureaucratique. Au-delà de la prise du pouvoir d'État, s'affirme la nécessité de bâtir une société civile dotée de pouvoirs suffisants pour "gouverner par le bas".
c) L'assemblée et les conseils ouvriers et paysans représenteraient une forme de contrôle de la production, et de protection des ressources naturelles alternative à la forme étatique.
d) Les autonomies locales (conçues comme un pouvoir collectif pouvant nommer, démettre et surveiller les dirigeants au sein d'un territoire auto-administré) représentent un contrepoids au pouvoir de l'État.

3. Nous devons construire ensemble l'alternative, à partir de principes élémentaires comprenant la récupération des concepts de dignité, de solidarité, d'autogestion, de diversité et de coopération, avec des objectifs centrés sur les besoins humains intégraux. Aucun modèle ne peut se prétendre alternatif s'il n'est pas orienté vers l'accomplissement effectif du "tout pour tous". Les seize revendications zapatistes (terre, logement, travail, nourriture, santé, éducation, culture, information, indépendance, démocratie, liberté, justice, paix, sécurité, lutte contre la corruption et défense du milieu naturel) représentent ainsi un point de départ obligé pour la définition d'une alternative au néolibéralisme. Mais en même temps, nous devons réfléchir sur les différences économiques, sociales, culturelles et politiques de chaque secteur de la société agressé par le néolibéralisme, et contribuer ainsi à la définition des formes multiples de l'alternative que nous proposons.

4. Le projet alternatif doit se nourrir de la mise en place de réseaux d'information et de communication crédibles, servant de soutien et d'échanges d'expériences de lutte et de résistance (radios libres, courrier électronique, etc), enrichissant la discussion et l'analyse du moment historique actuel et favorisant la construction d'un projet pour ceux "pour qui l'histoire n'est pas finie".
La récupération des expériences révolutionnaires passées est nécessaire, afin d'en apprendre les erreurs et succès, et de reproduire les succès sans reproduire les erreurs. Un aspect important pour notre lutte est la transformation de toutes les constitutions politiques qui ne respectent pas les souhaits de démocratie avancée.
Il faut redéfinir les rapports villes-campagnes, et instaurer une relation directe entre producteurs et consommateurs, fondée sur le contrôle direct par ceux-ci de la qualité des produits. Cela devrait comporter des boycotts internationaux des produits nocifs et des entreprises qui participent à la production d'armements ou qui inspirent les politiques néolibérales. De même, nous avons proposé d'avancer des projets d'autonomie et d'auto-subsistance, non seulement dans les campagnes, mais aussi dans les villes.
Nous souhaitons aussi mettre en place des réseaux commerciaux qui encouragent – plutôt que la production pour l'exportation – le développement de l'économie locale et son intégration à la communauté, informent sur les méthodes de production et les substances employées, et garantissent à la fois la qualité des produits et une rémunération correcte des producteurs. En ce qui concerne le commerce international, nous avons proposé de faire participer toute la société à la discussion des règles devant figurer dans les traités commerciaux, avec pour objectif de favoriser le développement des peuples sans dommages à l'environnement.
Nous avons également suggéré de définir un nouveau concept de progrès ou de développement qui ne soit pas capitaliste-quantitatif, mais qui intègre les besoins matériels et spirituels fondés sur de nouvelles valeurs humaines. Nous avons également proposé une déclaration mondiale contre le néolibéralisme, une action de diffusion des luttes locales, l'instauration d'une journée mondiale d'action directe contre le néolibéralisme, la formation d'une Organisation internationale des travailleurs ; une grève de la société civile marquant le refus de la politique néolibérale, un impôt sur la spéculation financière, dont les recettes seraient destinées à financer des projets socio-écologiques de lutte contre la pauvreté.
Enfin, les participants à la table ronde ont considéré que, face au désenchantement provoqué par l'échec des multiples tentatives passées de trouver une alternative au système dominant, nos frères zapatistes ont fait la preuve, par leur pratique quotidienne, leur volonté de paix, leur disposition au dialogue, leur mode d'organisation à partir de la base, que l'alternative existe ici, et qu'elle peut être nôtre pour peu que nous soyons disposés à l'amplifier et à la maintenir vivante. Cette Rencontre intercontinentale, par le seul fait de s'être tenue, montre que notre projet de construction d'un monde nouveau représente un espoir pour nous tous.