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table n° 3
 

C. Des arts et de la créativité comme résistance



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Pour la première fois, accourant à l'appel des plus petits, des plus oubliés, les indigènes de l'EZLN, les artistes et les participants de beaucoup de pays, nous nous réunissons dignement dans cette Rencontre, pour nous écouter et parler de ce qui nous touche et nous diminue en tant que personnes et en tant que société du néolibéralisme, ce désert qui croît, dévastateur et que nous avons l'intention d'arrêter.
Nous comprenons l'art comme l'expression humaine de la liberté de création et de participation collective ; comme résistance rebelle et expression libératoire, la liberté étant la texture même de notre être. L'art comme droit de la société dans son ensemble, et non comme privilège de quelques-uns, comme l'œuvre de l'être humain et non comme simple objet mercantile. Nous insistons sur la dimension subversive de l'art.
Le néolibéralisme, étant essentiellement contre la participation collective et la diversité culturelle, affecte la totalité de nos vies et les mutile ; s'accrochant à l'imposition d'un modèle économique et politique autoritaire, il prétend effacer de la mémoire l'histoire et la culture des peuples soumis à son projet.
Le totalitarisme néolibéral, comme tout totalitarisme non seulement écrase, dicte sa loi et assujettit, mais prétend aussi imposer des limites infranchissables à l'individu et à la société qui empêchent de construire un monde habité par la beauté, qui revendique l'imagination et le plaisir. Nous considérons que nous devons exercer le droit d'être les protagonistes de notre créativité individuelle et collective pour redimensionner le futur et le dessiner.
Opposons à l'immoralité, à la violence et à la corruption néolibérale l'exemple zapatiste pour affronter le système avec une efficacité transformatrice. Peignons d'ores et déjà les premières couleurs de cette internationale de l'espérance.

Recherche de racines et d'origines
Nous, nous sommes les coutumes de nos ancêtres.
C'est contre ce que nous avons été, et pour ce que
nous avons été, que nous serons ...
COMMANDANT EMELINA

Nous ne faisons plus rien dans le présent, nous avons accouché de notre mémoire, de notre histoire, de notre milieu. C'est une culture moderne qui s'est entêtée à diviser l'indivisible, comme le ressentir et la pensée, en faisant de l'homme une machine ; la recherche de racines n'est possible qu'en remplissant chaque acte quotidien, chaque petit détail de symboles, de croyance et d'abandon.
lorsque meurt un vieux,
une bibliothèque brûle,
lorsque meurt un enfant,
c'est un devenir qui s'éteint.

La culture du consumérisme a transformé le vieillard et l'enfant en objets. Le vieillard loin du prototype romantique et idéaliste, est ce personnage qui, à travers l'expérience, donne toute sa valeur au quotidien. La fonction du vieillard se revendique dignement, si sa vie éclaire et soutient la culture de l'enfance.
Ce n'est pas la connaissance abstraite et théorique mais la métaphore, l'art populaire qui donne tout son sens à l'existence d'une communauté qui se reconnaît comme telle. La modernité a converti la connaissance humaine en actes spécifiques et rationnels qui oublient le caractère entier des hommes et des femmes envers les autres et envers la nature. Nous sommes intégrés dans nos trois dimensions, physique, émotionnelle et intellectuelle, mais nous ne sommes en harmonie que si nous considérons l'autre comme une source de vérité.
Nous ne pouvons pas nier cinq cents ans de domination, mais nous pouvons transformer une technique utilitariste en une technique capable de préserver et de soutenir les identités culturelles du monde.
Notre intention, en tant qu'artistes dans cette rencontre, est d'apprendre mutuellement à communiquer les différentes pensées, notre multiple et infinie essence, dans la mesure où les indigènes ont été une source vitale pour que chacun de nous retrouve le sens des trois questions fondamentales de l'homme : d'où venons-nous ? que sommes-nous ? où allons-nous ? Il est vrai également que nous, qui sommes tous métis, nous pouvons offrir des outils artistiques pour que chaque communauté et chaque identité vive et développe ses propres expériences de jouissance et de vie.

Actions immédiates.
Il est proposé que le 12 octobre, mal-nommé Journée de l'Hispanité, soit une journée internationale de réalisation de graffitis et d'activités similaires. Nous demandons, nous prions, nous supplions, que, ce jour-là, les sympathisants de la cause zapatiste sortent dans la rue et réalisent des actions culturelles en faveur de l'EZLN, pour l'humanité et contre le néolibéralisme. Le témoignage de la presse est nécessaire. En tant que concession, il faudrait gérer les autorisations pour que l'accès aux sites choisis pour les graffitis et autres peintures murales ne gênent pas les autres. On peut prendre l'option d'utiliser des œuvres transportables.
Nous suggérons aussi que le 1er janvier soit une journée d'action similaire à celle du 12 octobre.
Nous proposons d'organiser une escorte de la paix et une troupe de musiciens (appelée passacailles dans d'autres pays), qui fassent acte de présence les jours où les armées officielles défilent publiquement, ainsi que des actes politiques et culturels où nous vous demandons de porter le drapeau zapatiste et, si possible, le drapeau de la paix.
Par ailleurs, nous pensons qu'il serait pertinent de promouvoir des autoproductions musicales, vidéographiques, éditoriales, etc ... en soutien à la lutte pour l'humanité et contre le néolibéralisme. Plus le mouvement serait ample, plus les personnes intéressées pourraient communiquer entre elles. Faites-le, s'il vous plaît, car nombreuses sont les personnes qui sont intéressées.
Quant à une campagne internationale des arts contre la politique économique, nous proposons la réalisation d'actions comme des ventes, des enchères et autres collectes de fonds pour le Chiapas, où ni le jour, ni l'heure, ni le lieu n'auraient d'importance, seule comptant la continuité, le but étant de toucher tous les secteurs de la population.
En tant que personnes nous intéressant à la culture, nous allons apporter notre petit grain de sable par la réalisation de danses, de peintures, de sculptures, de musique, de décalcomanies, de cinéma, d'affiches, de vidéos, de poésies, etc. sur le thème du zapatiste révolutionnaire ou de la solidarité, pour promouvoir ainsi la juste cause de l'EZLN.
La proposition relative au fait que les actions des artistes doivent revendiquer les droits des travailleurs est incluse dans les points antérieurs. Il est impératif de lancer un appel à la participation à des événements tels que le premier mai, les réunions syndicales ou d'usines, aux institutions en grève, etc... en présentant les aspects du zapatisme. La création du Réseau international d'artistes pour l'humanité et contre le néolibéralisme est fortement souhaitée. Ce point est adopté à la majorité.
Quant à la libération des seize prisonniers présumés zapatistes, pour eux nous demandons tout, et pour nous, la solidarité. Nous allons convoquer des conférences de presse pour dénoncer la situation dans laquelle se trouvent nos camarades. Dans toutes les directions de la rose des vents, nous enverrons des fax et tout type de notes aux ambassades et consulats du Mexique de nos pays respectifs, de préférence avalisés par des institutions publiques et culturelles, en attirant l'attention des médias. Nous pensons organiser immédiatement des manifestations artistiques avec le plus de monde possible, pour la libération de ces camarades injustement emprisonnés.
Nous nous proposons également de réaliser un jour un gigantesque concert, quelque part dans le monde. Ce n'est qu'une idée, et nous proposons pour cela la création d'une commission internationale. Pour l'instant, la personne à contacter est la camarade Ingrid Lohse.
La proposition la plus viable, qui a également le budget nécessaire, est celle de camarades d'une organisation belge qui propose d'inviter une troupe théâtrale du Chiapas pour effectuer une tournée dans certains pays d'Europe.

Éducation et ateliers
Notre objectif est d'introduire la créativité dans les écoles et dans tout autre milieu éducatif, en occupant les espaces institutionnels pour un développement intégral participatif de l'individu avec une projection vers notre milieu, avec un véritable respect des valeurs humaines.
Pour arriver à la concrétisation de cet objectif, nous proposons la musique, la danse, les arts plastiques, la narration créative, les jeux sans compétition, l'éducation sexuelle, la communication non verbale (expression corporelle, mime, pantomime, guignol, marionnettes, et toutes les formes possibles de participation créative). Pour ce faire, nous devons rapidement présenter des projets concrets, des activités précises, en accordant le premier plan aux sujets principaux de cette Rencontre : par des dialogues horizontaux permanents, refléter les propositions des participants, prôner la responsabilité individuelle et collective et, bien sûr, respecter la diversité culturelle et idéologique.
Nous proposons la revendication du droit à l'éducation et soulignons l'importance de la ré-appropriation du corps. Tout cela suppose une subversion des valeurs néolibérales ; il faut que ces programmes soient présentés de façon intelligente, en sachant comment, quand et à qui est transmis notre message.

Réseaux de communication
Il est fondamental que les artistes et les autres travailleurs porteurs d'idées, d'histoire et de culture, nous mettions sur pied des réseaux de communication pour : a) des échanges créatifs, b) recueillir une aide financière (surtout pour les artistes) de la part d'autres organisations et c) promouvoir le mouvement zapatiste, en nous faisant ses porte-parole à travers le travail culturel et politique.
Dans ces réseaux seraient inclus d'office les participants à la table 3, des artistes du Chiapas, de jeunes artistes, des artistes marginalisés et des artistes engagés dans la cause zapatiste qui travaillent dans d'autres parties du monde, y compris ceux qui n'ont pu être présents à cette Rencontre.
Les objectifs des réseaux de communication sont de renforcer le mouvement zapatiste à travers l'art et de revaloriser le travail de l'artiste.
L'échange artistico-culturel de produits et d'œuvres interviendra au fur et à mesure de la connaissance réciproque et de la communication entre les uns et les autres. Les formes de création collective et l'aide aux artistes pourront se renforcer grâce à des rencontres éducatives dans des centres culturels du genre de Aguascalientes, fixes ou mobiles, de rencontres d'artistes de renom local, régional, national et international et à la coordination des réseaux existants (comme le Réseau d'échange et de commerce alternatif de Abya Yala).

Espaces culturels et poches de résistance
Le premier Aguascalientes,
c'est toi-même.
Combien d'Aguascalientes y a-t-il sur la planète, et où sont-ils ? Dans combien d'endroits du monde existons-nous, nous les zapatistes ? Pour communiquer entre nous et rester proches les uns des autres, utilisons tous les moyens, y compris les plus récents de la technologie à notre portée. Pour nous informer, nous stimuler et partager des activités, des rêves et des expériences, d'un côté à l'autre de l'Atlantique. Des événements les plus simples aux occupations de bâtiments ou aux réquisitions d'espaces abandonnés pour construire les futurs Aguascalientes, temporaires ou permanents. Souvenez-vous qu'à Paris, il y a eu un Aguascalientes de deux jours et qu'il a laissé des traces. L'important, c'est que tout engendre la créativité, la chaleur et la joie de vivre.
En outre, il n'est pas question de s'imiter, ne serait-ce que par le nom. Ce seront les camarades de chaque endroit qui décideront des particularités en accord avec leur propre réalité et leur entourage. C'est cela qui coordonnera et unifiera les voix de tous les Aguascalientes, lieux d'une pratique culturelle de résistance.
Une proposition concrète a été de créer un musée, mais contrairement à la notion occidentale, il sera vivant, et non statique et inerte. Toujours en activité, en mouvement, il n'y aura pas de distinction entre l'art majeur et l'art mineur, comme l'artisanat. Ce musée sera patrimoine zapatiste. Des noms possibles ? Peut-être Artescalientes (Arts chauds), Aguardientes (Eaux de Vie) ? ... Il sera autofinancé, à partir de ventes aux enchères d'œuvres offertes.
Telles ont été quelques unes des formes de soutien à la poursuite et à l'extension de la lutte zapatiste, conçues et proposées, en une cascade interminable, durant cette Rencontre. Elles font partie de l'arsenal croissant et toujours plus important des zapatistes militaires et civils ... et rappellent aux hiérarques et à la globalisation que les ballons crèvent aussi.