Sommaire | Chapitre précédent | Chapitre suivant
table n° 5
 

Dans ce monde beaucoup de mondes ont leur place

Tout pour avoir un espace de dignité humaine


@ Aguascalientes III

Francisco Gómez, La Garrucha

Nous sommes arrivés dimanche, il faisait déjà nuit, à Aguascalientes III, situé à l'entrée des gorges de la Forêt Lacandone. Le commandant Hernán a ouvert nos travaux le lundi 29 à midi. Il a expliqué que Aguascalientes était "le fruit d'efforts considérables réalisés par des hommes et des femmes dignes". Il a aussi expliqué qu'à partir de cette Rencontre, le village de La Garrucha s'appellerait Francisco Gómez, en l'honneur d'un grand homme, fondateur de l'Armée zapatiste, tombé dans les premiers jours de janvier 1994 lors des combats d'Ocosingo. Dès le début, le commandement a déclaré que ce qu'il y avait de meilleur en nous devait être exprimé librement, même si cela ne coïncidait pas avec le discours ou la pensée zapatiste.
Dans ce discours d'ouverture ont aussi été salués les représentants de tous les peuples réunis dans la Table 5, table de la diversité et de l'union. À partir de ce moment, nous avons effacé les frontières arbitraires des pays : nous étions un peu plus de 200 invités, "Indiens du monde entier" : d'Europe nous avons écouté des Bretons, des Parisiens, d'autres Français, des Suisses de divers cantons, des Danois, des Flamands, des Belges, des Bulgares, des Autrichiens, des Basques, des Andalous, des Galiciens, des Castillans, des Valenciens, des Catalans, des Portugais, des Allemands de l'est et de l'ouest, des Italiens du nord et du sud, des Grecs, des Siciliens, d'autres Méditerranéens – et j'en oublie sûrement. Nous avons reçus des Japonais, qui connaissent les luttes des habitants et des immigrants de leurs îles. On nous a présenté des Américains, venus du Québec ou de Córdoba, des Latino-américains se souvenant de luttes communes avec les indigènes des déserts, des forêts, des sierras et des pampas, indiens des nations Lakota, Navajo, Mohawk, Sioux, O'odham, et Xinaca. Ont participé des Mixtèques, des Nahuas et des Nahoas, des Yaquis, des Konkaks, des Ñhañhus, des Wixáricas, des Perepechas, des Zapotèques, des Tzeltales, des Tojolabales, des Choles ; tous également mexicains, comme ceux du Chiapas, de Veracruz, de Mexico ou du nord du pays. Beaucoup d'invités ont parlé depuis leur histoire de métis, descendants d'immigrants ayant parcouru les cinq continents (nous sommes tous également des immigrants), nordiques d'Amérique, Chicanos d'Aztlán, une Allemande d'Amérique Centrale, un Australien né en Argentine, une Catalane et un habitant de Oaxaca de Paris, plusieurs habitants d'îles revendiquant d'être Africains (nous sommes également tous des noirs), et tant d'autres ... Et se sont racontés, les Gitans, les Yougoslaves, les Algériens, les Canaques et les Cofanes, et ceux d'autres communautés ayant la même histoire. Nos multiples identités mises sens dessus dessous depuis 1994, par les nouvelles du zapatisme et aujourd'hui par l'expérience des Aguascalientes. Nous affirmons qu'ici, il n'y a pas "d'étranger", et que tous ont l'identité commune qui nous a réunis, une identité de culture s'opposant à "l'anticulture que le néolibéralisme prétend nous imposer".
Dans la Rencontre ont aussi été présentes les bases d'appui de la région, hommes, femmes, adolescents, enfants, vieillards, tous voulant savoir de quelle partie du monde nous venions, ce que nous parlions et écrivions, comment nous marchions et comment nous dansions. Exprimons leur notre plus profonde reconnaissance d'avoir rendu possible cette Rencontre à Francisco Gómez.
À Aguascalientes, l'espace s'est relativisé : vie et travail se sont rejoints sous les toits de bois, sous la pluie ou le soleil. Ensemble, nous avons mangé, dormi, connu, parlé, traduit, écouté, écrit, dansé ; les actes ont su trouver leurs places et leurs moments, et sans cesse nous avons sorti et rangé couvertures, tables, planisphères et marimbas.
Le temps s'est relativisé : chacun arrivait avec son rythme, les horloges de la forêt indiquaient trois heures différentes et nous voulions revenir au calendrier antique. Dans un temps apparemment limité, nous avons fait entrer 8 000 heures de travail consacrées à rêver, décrire, projeter une nouvelle civilisation.
Les langues et les mots aussi se sont relativisés. L'espagnol, métissé d'autres langues, a acquis de nouvelles tournures, de nouveaux accents. Les interprètes volontaires ont montré que l'on pouvait franchir les frontières linguistiques et faire comprendre un message à tous.
Nous avons discuté des thèmes du racisme, du militarisme et de la guerre, des réfugiés, des déplacés et du nationalisme, du droit à l'autodétermination et à l'autonomie, des identités vieilles et nouvelles, des multiples façons de résister et de construire ensemble des réseaux et des chemins communs. Le premier soir, les exposés ont témoigné des peuples d'Amérique qui refusent de mourir, et l'on nous a donné cinq points de vue différents sur les raisons et les sentiments qui alimentent cette lutte.
Un des invités – concentré sur son notebook au milieu de la confusion – absorbait l'esprit qui régnait sur notre groupe et le transcrivait. Giulio Girardi a présenté son texte à l'auditoire international et aux bases d'appui ; il nous a appelés à prendre conscience du moment historique que les zapatistes nous faisaient vivre : l'annonce d'une nouvelle histoire qui commence à peine. À la fin, il a rappelé un message du révolutionnaire russe Bakounine : "Parier sur l'impossible, voilà comment, tout au long de l'histoire, on a avancé dans la découverte et dans la réalisation du possible."
Les bases zapatistes ont posé la question centrale de la Rencontre : qu'est-ce que le néolibéralisme ? Pierre Beaucage a présenté sa réponse lors d'une conférence organisée par la communauté locale et traduite en tzeltal. Il se souvient comment Xel a traduit avec précision 'néolibéralisme ' en tzeltal par ach-yuúntayel-sjoltakin, c'est-à-dire la-nouvelle-subordination-aux-profits. Pour illustrer la différence entre la logique du capital et la logique populaire, Beaucage a donné l'exemple de l'ancienne hacienda voisine de Las Delicias : 6 personnes s'occupaient de tirer le maximum de profits de ses 1 900 hectares, aujourd'hui ils permettent à 180 familles de manger. À la fin, plusieurs zapatistes firent des commentaires : "On sait mieux ce que veut dire 'néolibéralisme', mais il ne faut pas nous endormir sur cette nouvelle connaissance !" ; "On voit bien qu'il y a deux forces : l'argent et le travail. Notre force ne sera jamais l'argent, on n'a jamais plus de 10 ou 15 pesos en poche. Mais on a une grande force de travail. Et avec elle, on peut lutter".
Tout au long de notre travail, nous nous sommes rappelé les uns aux autres qu'en cette fin de millénaire, le néolibéralisme cherche à créer ou à renforcer les divisions entre les groupes et les peuples, construisant de nouvelles murailles ou renforçant les frontières existantes, essayant de fomenter des conflits entre frères et sœurs, entre "les Indiens" du monde entier. Ces divisions sont le danger essentiel pour les cultures, pour tous les êtres de cette planète qui veulent vivre ensemble en paix. Il y a eu une réponse générale : cherchons les revendications communes et, collectivement, luttons pour la construction de sociétés où la globalisation soit celle de la justice, de la liberté, de la dignité et de la vie en harmonie avec la nature.
Nous avons conclu que les chemins, pour nous rencontrer et nous unir autour d'actions variées, sont multiples ; ils partent des racines de chacun, de sa façon particulière de vivre, de parler, de lutter. La construction de mondes alternatifs doit se faire à partir d'un monceau de cultures, de politiques et de formes de résistance des peuples. En particulier, parmi les peuples indiens surgiront ceux qui réclament leur place dans l'histoire. De bien des façons, nous exigeons le respect des identités, comprises comme constructions historiques et plurielles, marquées par les luttes et la résistance active contre l'oppression, l'exploitation, l'exclusion et la guerre. En somme, nous nous prononçons contre la barbarie.
Dans la forêt Lacandone, chaude et humide, se sont croisées les traces de nos pas. Nous portons tous des savoirs précieux et des pratiques acquises dans d'autres espaces de travail et de lutte. C'est pourquoi nos initiatives et nos interventions n'étaient pas toujours à l'unisson. Il y a eu des frictions difficiles, parfois des critiques ou des autocritiques pour des attitudes peu conformes au contexte. Il y a eu toute une discussion parallèle au thème de la Table ronde : devons-nous ouvrir ou fermer le cercle de nos discussions ? écouter les conférences en séances plénières ou réfléchir en petits groupes ? nous donner tout le temps nécessaire, oubliant sa valeur marchande, ou bien nous souvenir que, où que ce soit, le temps est compté ? faire des synthèses en utilisant notre propre vocabulaire, ou bien employer celui des autres ? construire une connaissance commune ou nous mettre d'accord sur des motions et des projets d'actions ? nous concentrer sur les interventions, ou bien méler musique et voix ? voter tout, ou ne rien voter ? résoudre nos divergences par des votes, ou nous donner le temps d'arriver à un consensus ? parler et écouter ou bien agir ? faire confiance en la sagesse des anciens, ou laisser la place aux jeunes ? commander, obéir ou apprendre à faire les deux à la fois ? Quel est le moment approprié pour chacune de ces options ? Comment arriverons nous à faire que le contre-pouvoir ne reconstruise pas un nouveau pouvoir ? Comment être conséquent à la fois avec le respect de l'histoire de chaque vie ou de chaque nation et avec l'intention de créer une nouvelle éthique ?
À la fin, nous avons reconnu que bien des questions restaient sans réponse, comme le dit la sagesse de ces terres. Il reste encore à formuler un nouveau langage et à forger de nouvelles pratiques, autonomes, qui conjuguent le profond respect de la diversité et la conscience politique que chacun doit avoir de la tâche, toujours rappelée : "ensemble, créons le chemin en marchant". Nous avons été encouragés par le fait de nous savoir accompagnés des efforts zapatistes et de la volonté têtue de satisfaire l'aspiration de l'homme pour un monde où beaucoup de mondes aient leur place. Les textes qui suivent essaient de transcrire la richesse des contributions, et de signaler les points de convergence constructifs. Nous rappelons que ce sont les textes d'une rencontre, des textes ouverts au temps. Ainsi que l'a recommandé le commandant Fernando, alors que nous montrions une certaine impatience : "on n'arrive à l'autonomie qu'après beaucoup de travail, comme celui que vous êtes venus faire ici". Et nous restons ainsi, jusqu'aux prochaines rencontres, jusqu'aux prochains accords : une petite partie de vous, que nous sommes derrière nous-mêmes, et une petite partie de nous, que vous êtes derrière vous-mêmes.