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table n° 6
 

EXPOSE À 7 VOIX 7. EXPOSE À 7 VOIX 7. EXPOSE À 7 VOIX 7. EXPOSE À 7 VOIX 7. EXPOSE À 7 VOIX 7. EXPOSE À 7 VOIX 7. EXPOSE À 7 VOIX 7.

La politique, leurs Bourses financières et nos poches de résistance


@ PROLOGUE

Exposé présenté à la Table 1 de la Rencontre intercontinentale
pour l'humanité et contre le néolibéralisme

Tout le monde sait que ladite Table 1 (table, évidemment, est un de ces euphémisme par lesquels les zapatèques tentent de distraire les invités de la rencontre et de leur rendre plus aimable le tendre bourbier de La Realidad) s'intitule "A propos des peignes, brosses à dents, pantoufles et autres concepts d'une Nouvelle Science Politique".
Pardon ? Ce n'est pas ce titre-là ?
Quoi ? "Quelle politique avons-nous et de quelle politique avons-nous besoin ?"
Vraiment ? Bon, décidément, cette idée que les zapatrucs ont beaucoup d'imagination est encore un mythe, je veux dire, un mythe de plus à part celui de ce nez qui se proclame génial. Bon, laissons ça pour plus tard. Ceci est un prologue et doit donc faire son travail de prologue, à savoir tâcher de convaincre le lecteur ou l'auditeur que la suite vaudra la peine (ou le consoler à l'avance de sa déception quand il constatera que ce qui vient après le prologue ne vaut pas la peine non plus). Comme on le verra dans ce qui suit, cet exposé est fondamental pour ladite Table 1, ses contributions au thème politique sont indiscutables et dégoulinent de sagesse, profondeur et autres épices. La manière dont cet exposé arrive à cette rencontre et à cette table est une aventure qui mériterait une autre rencontre intergalactique. Mais pour cela, il faudra attendre que chacun de nous se soit remis de ce délire intercontinental que je ne sais quel naïf a appelé "Rencontre". En attendant, je vous ferai un bref résumé.
Le texte fut trouvé dans une bouteille d'alcool vide, ramassée au milieu d'une de ces tempêtes qui fouettent le baiser que nous offre le juillet ( ) des montagnes. L'autre Julio, qui continue de nous embrasser généreusement, Julio Cortazar, a fait sa propre rencontre interplanétaire en un seul jour et, de plus, s'est offert le luxe de nous apprendre à faire "le tour du jour en 80 mondes".
Dans un de ces mondes, ce Julio nous envoyait son propre exposé, qu'il a intitulé : "Coda personnelle" ( ).
"C'est pour cela que je vous disais, madame, que beaucoup ne comprendraient pas cette promenade du caméléon sur le tapis bigarré, et pourtant ma couleur et ma direction préférées sont claires dès qu'on regarde bien : tout le monde sait que j'habite à gauche, sur le rouge. Mais je n'en parlerai jamais de façon explicite, ou peut-être, si, je ne promets ni ne refuse rien. Je crois que je fais mieux que cela et il y en a beaucoup qui le comprennent. Même certains commissaires parce que personne n'est irrémédiablement perdu et que beaucoup de poètes écrivent encore à la craie sur les murs des commissariats au nord et au sud, à l'est et à l'ouest de la belle, horrible Terre".

Ainsi donc, il n'est pas mauvais de se souvenir de ce Julio en ce mois qui porte son nom et, avec tous les deux, de se souvenir de tous les prisonniers de tous les commissariats du monde. Je sais qu'un prologue n'est pas un endroit pour dédier un texte, mais les deux Julio semblent avoir comploté pour bouleverser l'aimable routine des montagnes du sud-est mexicain avec un message dans une bouteille. Si une bouteille lestée d'un message peut être trouvée au milieu d'un orage dans la montagne, pourquoi pas une dédicace au milieu d'un prologue. Donc, étant donnés messages, bouteilles, Julios et commissariats, cet exposé est dédié ...

Aux présumés zapatiste détenus et,
à travers eux,
à tous les prisonniers politiques du monde.

Aux zapatistes disparus et,
à travers eux,
à tous les disparus politiques du monde.

Bon, revenons à ce texte trouvé dans une bouteille et qui est présenté aujourd'hui comme exposé à la Table 1 de la Première Rencontre intercontinentale pour l'humanité et contre le néolibéralisme. Et en parlant de rencontres, quelqu'un rendrait un grand service à l'humanité en disant aux zapatois de ne pas mettre des noms pareils à leurs folies. Le nom de cette rencontre est tellement long que, lorsqu'on arrive à la partie qui dit "contre le néolibéralisme", on est tellement fatigué que, croyez-moi, on n'a plus la moindre envie de contrer quoi que ce soit.
Où en étais-je?
Ah, oui. A l'exposé trouvé dans une bouteille. Bien, donc, ce texte n'est pas daté, mais des études scientifiques par ordinateur ont démontré qu'il a pu être écrit n'importe quel jour, n'importe où dans le monde, par n'importe lequel des êtres humains qui, en ce monde, sont ou ont été. Cependant, le plus important n'a pas été éclairci. Les plus grands centres scientifiques de prestige et préjudice ont été consultés, mais en vain. Il n'a pas été possible de déterminer qui s'est vidé dans le gosier le contenu de la bouteille, ni quelle danse étrange a provoqué chez cet être improbable la gaieté qu'il a puisée, peut-être, dans ce liquide et que, comme chacun sait, l'être humain a toujours en réserve là où on doit porter la gaieté, c'est-à-dire dans ses pieds...

CHAPITRE I
OÙ OLIVIO EXPLIQUE POURQUOI IL NE FAUT PAS AVOIR PEUR DES AVIONS, HÉLICOPTÈRES ET AUTRES TERREURS AVEC LESQUELLES LE POUVOIR PRÉTEND CHÂTIER LA DIGNITÉ REBELLE DES INDIENS ZAPATISTES

Il y a quelques jours, dans un recoin américain du monde s'est réuni un groupe de personnes. Il y avait là un ami. J'avais été prévenu, par courrier électronique, qu'un groupe de dignitaires se réunirait pour trinquer et saluer la rébellion zapatiste. Quant à trinquer, je ne savais pas si je devais en être heureux ou désolé, mais dans le doute, j'en profitais pour rendre le salut par lettre et demander un café à la cuisine. Ce n'était pas pour boire le café, je voulais seulement avoir un prétexte poli pour refuser de trinquer au cas où on me le proposerait. Oui, je sais qu'on ne peut pas trinquer par courrier électronique, mais avec les progrès de la technique, il vaut mieux se méfier. On dit qu'il y a au Mexique une guérilla qui s'est servie du fax pour déclarer la guerre au suprême gouvernement et qui utilise Internet et la communication par satellite pour faire connaître ses positions. "Choses plus étranges verras, Sancho", dirait Durito, qui heureusement n'est pas dans ce chapitre-ci, mais un peu plus loin.
En ce moment, l'ami en question est ici dans la boue, pardon, je voulais dire ici parmi nous. Ce n'est pas pour me vanter, mais cet ami est un ami à moi depuis bien des années. Évidemment, il ne savait pas qu'il était mon ami. Il est arrivé il y a très longtemps. Il est arrivé comme viennent les bons amis, c'est-à-dire par les mots écrits. Cet ami, que j'appellerai "mon ami" en profitant de ce qu'il est en ce moment pris dans la boue et ne peut protester, dit que les paroles de résistance sont innombrables dans le monde et résonnent comme une pluie drue qui tombe à présent sur les toits des indiens zapatistes, sur ces toits que partagent aujourd'hui des milliers d'êtres dignes, hommes et femmes du monde entier. Mon ami est l'un de ces chercheurs de pluie qu'on trouve dans le monde. Il va, comme beaucoup d'autres, collectant goutte à goutte l'eau de la pluie de résistance qui pleut sur l'Amérique. En Afrique, en Asie, en Océanie, en Europe, il y a d'autres chercheurs de pluie, de ces histoires de résistance qui ne trouvent pas de place dans l'histoire d'oubli, qu'écrit le pouvoir sec de la Superbe. Je crois que tous les chercheurs de pluie qui sont venus par ici se sont aperçus que nous sommes tous venus pour pleuvoir, que nous avons compris que la pluie peut être aimable si la parole qui nous mouille est sœur. Aussi pouvons-nous dire que ceci est une rencontre de faiseurs de pluie, façon humide de dire que c'est une rencontre de frères.
Ce jour-là, j'écrivais donc à mon ami pour lui parler d'Olivio. Je lui disais :
Olivio est un enfant tojolabal. Il a moins de 5 ans et se trouve encore dans cette zone mortelle qui anéantit des milliers d'enfants indiens de ces terres. La probabilité qu'Olivio meure d'une maladie guérissable avant ses 5 ans est la plus forte de ce pays qu'on appelle le Mexique. Mais Olivio est encore vivant. Olivio se vante d'être un ami du "Zup" et de jouer au foot avec le Major Moises. Enfin, jouer au foot, n'exagérons pas ! En réalité, le Major se contente de relancer le ballon assez loin pour se débarrasser d'un Olivio convaincu, comme tout enfant le serait, que le principal travail et le plus urgent des officiers zapatistes est de jouer avec les enfants.
J'observe de loin. Olivio shoote dans le ballon avec une détermination qui fait froid dans le dos, surtout si tu imagines que ce coup de pied pourrait être destiné à tes chevilles. Mais non, il est destiné à un petit ballon en plastique. Enfin, ça aussi, c'est une façon de parler. En réalité, la moitié du coup de pied et de sa force se perd dans la boue de la réalité chiapanèque, et une partie seulement projette le ballon sur une trajectoire erratique et brève. Le Major, lui, tape de bon cœur, le ballon me frôle et part très loin. Olivio court décidé derrière la balle (lire ceci, et ce qui suit, avec la voix des commentateurs de foot de la radio ou de la télé). Il esquive lestement un tronc tombé et une racine plus si cachée, feinte et dribble deux chiots ("chuchitos" en chiapanèque) qui, de toutes façons, fuyaient déjà, terrorisés par la percée implacable, définitive et fulgurante d'Olivio. La défense est laissée sur place (bon, en fait, "Yeniper" et Jorge sont assis dans la boue et jouent tranquillement mais ce que je veux dire, c'est qu'il n'y plus d'ennemi devant) et le but adverse est à la merci d'un Olivio qui serre le peu de dents qu'il possède et fonce sur le ballon comme une locomotive sortie de ses rails. Le public, sur les gradins, impose au jour un silence lourd d'attente... Olivio arrive – enfin ! – devant la sphère et, quand toute la galaxie attend un shoot à rompre les filets (en réalité, derrière ce qui tient lieu de but ennemi, il n'y a qu'un fourré de branches, de ronces et de lianes, mais ça fait un filet acceptable) , que déjà, des reins aux gorges commence à monter le cri de "gôôôôôlll !", que tout est prêt pour que le monde prouve qu'il se mérite lui-même, juste à ce moment-là, Olivio décide qu'il en a assez de courir derrière ce ballon et que ce volatile noir qui se balade par là ne peut le faire impunément et, brusquement, Olivio change de cap et de métier et va chercher sa fronde pour tuer, dit-il le gros oiseau noir et apporter quelque chose à la cuisine et aux ventres vides. Ce fut une chose, comment t'expliquer ? Un anticlimax ("très zapatiste", dirait mon frère), tellement trop incomplet, tellement trop inachevé, comme un baiser qui resterait suspendu aux lèvres et que personne ne daignerait venir recueillir.
Moi, je suis un amateur discret, sérieux, analytique, du genre qui étudie les pourcentages et les bios des équipes et des joueurs et peut expliquer à la perfection la logique d'un match nul, d'une victoire ou d'une défaite, quel que soit le résultat. Bref, un de ces supporters qui s'expliquent à eux-mêmes après coup qu'il n'y a pas à s'affliger de la défaite de leur favori, que c'était à prévoir, que la prochaine fois ça ira mieux et autres etceteras qui trompent le cœur grâce au travail inutile de la tête. Mais pour l'instant, j'ai perdu les pédales et, comme tout fan qui voit trahies les valeurs les plus sacrées du genre humain (c'est-à-dire celles qui ont à voir avec le football), je saute des gradins (j'étais assis, en fait, sur un banc fait de troncs coupés) et je fonce furibond sur Olivio pour lui reprocher son manque de sens de l'honneur, de professionnalisme, d'esprit sportif, bref son mépris de la loi sacrée qui exige que le footballeur appartienne tout entier au football. Olivio me regarde approcher et sourit. Je m'arrête, je pile sur place, glacé, pétrifié, immobile. Mais ne crois pas, ami, que c'est la tendresse qui m'arrête.
Ce n'est pas le tendre sourire d'Olivio qui me paralyse, c'est la fronde qu'il a dans la main.
Oui, ami, bien sûr. Il est évident, je le sais, que je cherche à vous faire un portrait de la tendre furie qui nous fait soldats aujourd'hui pour que demain les uniformes militaires ne servent plus qu'aux bals masqués et, s'il faut porter un uniforme, que ce soit celui qu'on se met pour jouer, disons, au foot ..." (fin de la citation de la lettre).
C'était le 8e jour de cet humide juillet et, comme dit l'autre Julio, la nature imite l'art. Voilà donc que, quelques jours plus tard, je rencontrai Olivio faisant de ses chaussures l'usage qui leur revient, c'est-à-dire taper dans un ballon. Olivio courait derrière le ballon juste au moment où un avion militaire des troupes de choc se promenait au-dessus de La Realidad. Olivio buta sur une pierre et tomba. Il fit alors son devoir avec intégrité, je veux dire qu'il se mit à brailler avec un enthousiasme digne d'admiration. On en était là, avec l'avion qui rôdait à la recherche de transgresseurs au-dessus de La Realidad et Olivio qui pleurait et moi qui fumais sous un arbre, quand survint une chose incroyable : Olivio cessa de pleurer et éclata de rire.
Oui, Olivio, la bouche ouverte, reprenait son souffle pour le hurlement suivant quand, levant la tête, il découvrit l'avion militaire. Alors il cessa d'aspirer et se mit à rire. Je fis une tête de "je l'avais bien dit, j'ai toujours pensé que ce môme finirait par devenir fou". Mais ne croyez pas que j'aie le cœur si dur. Je décrétai immédiatement l'alerte rouge, envoyai un agent de liaison à l'Onu pour demander un psychiatre pour enfants, parce qu'il ne s'agissait pas non plus de laisser Olivio seul avec sa folie. Je pensai que ça lui ferait du bien d'avoir de la compagnie. Mais comme l'Onu n'est pressée que pour autoriser l'emploi de forces multinationales d'intervention, je décidai d'approcher prudemment d'Olivio pour connaître la déraison de son délire. A distance respectueuse, je m'arrêtai et lui demandai avec un tact infini :
- Pourquoi as-tu arrêté de brailler et qu'est-ce qui te fait rire?
Olivio me sourit et se leva en disant :
- C'est l'avion des soldats. Moi, si je tombe, tu vois, je pleure et puis je me relève. Mais l'avion, s'il tombe, il va pas pleurer et il va pas se relever.
Olivio repartit à la poursuite de son ballon. Moi, je revins sur mes pas en courant, annulai l'alerte rouge et la mission auprès de l'Onu, et envoyai une dépêche au C.C.R.I. les informant que nous allions vaincre et qu'ils préparent la promotion d'Olivio au grade, au moins, de général de division.
Olivio n'a pas l'air ému de son imminente promotion. Plus tard, au contraire, il s'entête à essayer de me convaincre qu'il n'y a qu'à – c'est Olivio qui le dit – faire une échelle longue longue longue pour grimper sur la nuit et jouer au foot avec la lune ...

CHAPITRE II
OÙ LA PLUIE, JULIO ET LE VIEIL ANTONIO ANNONCENT AUJOURD'HUI, MAIS IL Y A DIX ANS

Il pleuvait à verse. Je veux dire que la pluie allait jusqu'à se renverser quand le vent la prenait par la taille. Nous étions, le Vieil Antonio et moi, partis, cette nuit-là, à la chasse. Le Vieil Antonio voulait tuer un blaireau qui lui volait le maïs qui commençait à peine à poindre dans son champ. Nous attendions que le blaireau arrive, mais à sa place survinrent une pluie et un vent qui nous obligèrent à nous réfugier dans le grenier presque vide. Le Vieil Antonio s'installa dans un coin, tout au fond, et je m'assis sur le seuil de la porte. Nous fumions tous les deux. Lui somnolait et moi, je regardais la pluie se pencher d'un côté puis de l'autre, au rythme que lui marquait la danse d'un vent plus capricieux que de coutume. La danse s'acheva, ou alla continuer plus loin. Bientôt, il ne resta plus de la pluie que l'assourdissante concurrence entre grenouilles et grillons. Je sortis en tâchant de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller le Vieil Antonio. L'air était resté humide et chaud, comme toujours quand le désir achève la danse des corps.
– Regarde, me dit le Vieil Antonio, et il tend la main vers une étoile qui point derrière les rideaux que les nuages font à l'ouest. Je regarde l'étoile et je sens je ne sais quel chagrin me peser sur le cœur. Quelque chose comme une solitude triste et amère. Je souris pourtant et, avant que le Vieil Antonio ne me questionne, j'explique :
– Je me rappelais un proverbe qui dit, plus ou moins : quand le doigt montre le soleil, le sot regarde le doigt.
Le Vieil Antonio rit de bon cœur et me dit :
– Il serait bien plus sot s'il regardait le soleil. Il deviendrait aveugle.
Face à la logique irréfutable du Vieil Antonio, je bafouille l'explication de ce que veut dire, j'imagine, le proverbe. Le Vieil Antonio rit toujours, je ne sais s'il rit de moi, de mon explication ou du sot qui regarde le soleil quand on le montre du doigt. Le Vieil Antonio s'assied, pose son fusil de côté et se roule une cigarette avec une feuille de maïs ramassée dans le vieux grenier. Je comprends que le moment est venu de me taire et d'écouter. Je m'assieds à côté de lui et j'allume ma pipe. Le Vieil Antonio tire quelques bouffées de sa cigarette et commencent à pleuvoir des paroles dont la fumée seule allège la chute.
– Tout à l'heure, je n'essayais pas de te montrer l'étoile du doigt. Je me demandais combien de temps il faudrait pour marcher jusqu'à ce que ma main puisse aller jusque là-haut et la toucher. J'allais te dire de calculer la distance entre ma main et l'étoile, mais tu as sorti ton histoire du doigt et du soleil. Je ne te montrais pas ma main, mais pas l'étoile non plus. Ce sot dont parle ton proverbe n'a pas de solution intelligente : s'il regarde le soleil et ne devient pas aveugle, il va trébucher partout à regarder toujours en l'air ; et s'il regarde le doigt, il n'aura pas de chemin à lui : soit il reste où il est, soit il suit le doigt. Finalement, les deux sont idiots : celui qui regarde le soleil et celui qui regarde le doigt. Marcher, ou vivre, ne se fait pas avec de grandes vérités qui, quand on les mesure, sont au fond assez petites. Ce sera bientôt la nuit, celle que nous commencerons à traverser pour arriver au jour. Si nous voyons seulement tout près, nous n'irons pas bien loin. Si nous voyons seulement très loin, nous allons buter partout et perdre la route.
La parole du Vieil Antonio se repose. Je demande :
– Et comment saurons-nous regarder loin et regarder près ?
Le Vieil Antonio reprend la cigarette et la parole :
– En parlant et en écoutant. En écoutant et en parlant avec ceux qui sont près. En écoutant et en parlant avec ceux qui sont loin.
Le Vieil Antonio tend de nouveau la main vers l'étoile. Le Vieil Antonio regarde sa main et dit :
– Quand on rêve, il faut voir l'étoile, là-haut ; quand on lutte, il faut voir la main qui montre l'étoile. Vivre, c'est ça. Un va-et-vient continuel du regard.
Nous sommes revenus au village du Vieil Antonio. Le petit matin commençait à se vêtir d'aurore quand nous nous sommes séparés. Le Vieil Antonio vint m'accompagner jusqu'à la barrière du pré. Quand je fus de l'autre côté du barbelé, je me retournai vers lui et dis :
– Vieil Antonio, quand tu as tendu la main vers l'étoile, je n'ai regardé ni ta main, ni l'étoile...
Le Vieil Antonio m'interrompt :
– Très bien, alors, tu as regardé l'espace entre l'une et l'autre.
– Non, dis-je. Je n'ai pas non plus regardé l'espace entre l'une et l'autre.
– Alors ?
Je souris et je suis déjà assez loin quand je lui crie :
– Je regardais un blaireau qui était entre ta main et l'étoile...
Le Vieil Antonio baisse les yeux, cherchant par terre quelque chose à me jeter dessus. Je ne sais pas s'il n'a rien trouvé ou si j'étais déjà trop loin pour qu'il m'atteigne. En tout cas, j'ai eu de la chance qu'il n'ait plus son fusil sur lui.
Je m'éloignai, tâchant de regarder près et loin à la fois. En haut et en bas, la lumière unissait la nuit au jour, la pluie enlaçait juillet à août et la boue et les chutes faisaient un peu moins mal. Dix ans plus tard, nous commencerions à écouter et à parler avec ceux que nous croyions loin. Vous...
CHAPITRE III
OÙ L'ILLUSTRE HIDALGO DON DURITO DE LA LACANDONA EXPLIQUE L'ÉTRANGE RELATION ENTRE LES PEIGNES, LES PANTOUFLES, LES BROSSES À DENTS, LES BOURSES (LES NÔTRES ET LES LEURS) ET LA RENCONTRE INTERCONTINENTALE POUR L'HUMANITÉ ET CONTRE LE NÉOLIBÉRALISME

Il y a du gris, ici, en haut. Comme si la nuit et le jour n'avaient pas le courage, l'une de s'en aller et l'autre de venir. Une aube trop longue, trop long le temps sans nuit ni jour. Là, en bas, près de ce jeune fromager à l'épais feuillage, on veille les armes et les rêves. Cependant, autour, tout semble normal. Il y a de la boue, des lumières égarées, des ombres assurées. Ce n'est qu'autour du fromager qu'on devine du mouvement. Une puissante longue-vue permet de distinguer un homme assis qui parle en gesticulant. Il a l'air seul et, oui, un peu fou. Mais... un instant ! Que distingue-t-on, là, à ses côtés ? Une armure de musée de miniatures ? Un petit char déglingué ? Un mini-bunker blindé et mobile ? Un tout petit cuirassé échoué à La Realidad ? Un... ? Un... ? Un scarabée ?
– Trèèèès drôle, trèèèès drôle, dit Durito en regardant en l'air d'un air de défi. Je lève les yeux et ne vois que le gris et le vert sombre du feuillage du fromager.
– À qui parles-tu ? demandé-je après avoir écouté divers autres défis et plaintes de Durito.
– C'est ce satellite impertinent qui ne sait même pas distinguer un tank d'un noble et vaillant chevalier errant.
Durito fait un geste obscène à l'adresse du satellite (?) puis se retourne vers moi et demande :
– Où en étions-nous, mon écuyer délabré ?
– Tu allais me dire comment me tirer du pétrin où je suis.
– Oh, ça ... Il est juste qu'un cœur tant pauvre qu'icelui que tu portes en ta poitrine usée ne puisse entendre la bonté du destin qui lui a fait la grâce de le placer auprès d'un chevalier errant tel que moi. Tu dois comprendre, niais et misérable mortel, que les grands dieux forgèrent de fil d'acier les destins de l'humanité et que de méchants enchanteurs, non contents de spéculer sur les places financières, ont fait des nœuds terribles avec ces fils, pour mettre ainsi obstacle à la bonté naturelle des grands forgerons et se réjouir de la peine de petits êtres comme toi. Enfin, petits hormis le nez. Mais les puissances du bien n'ont pas abandonné leurs créatures à la perverse volonté des mages. Non : pour couper ces terribles nœuds, pour droitement filer le fil de l'histoire, pour redresser les torts et secourir le faible, pour éduquer l'ignorant, enfin, pour que l'humanité ne se fasse pas à elle-même honte, pour tout cela, il y a les chevaliers errants. Si tu l'entendais, tu ne serais plus à douter des prodiges de mon bras, de la sagesse de mon dire, du feu de mon regard...
– Et des grands problèmes où tu me plonges, coupé-je.
Durito hésite et j'en profite pour m'adonner au cher et vieux jeu des reproches.
– Parce qu'il est de mon devoir de te rappeler, mon illustre et errant chevalier, que c'est les prodiges de ton bras, la sagesse de ton dire et le feu de ton regard qui ont mis la patte et la plume dans la lettre d'invitation et convocation à la Rencontre Intercontinentale, dans ce passage absurde des pantoufles, des peignes et des brosses à dents. En plus, tout le monde dit que c'est un mauvais plagiat du Cortazar des Cronopes.
Durito ne supporte pas la critique et charge :
– Mensonges ! Comment osent-ils, quand c'est moi, le grand Don Durito de la Lacandone, qui ai montré à Julio la richesse que recèlent les scarabées.
C'est à mon tour d'interrompre :
– Tu veux dire les cronopes.
– Cronopes, scarabées ! C'est pareil ! Dis-moi sur l'heure qui est le malandrin qui ose insinuer que mes brillants écrits doivent quoi que ce soit à quiconque, dit Durito en dégainant.
J'essaie de régler quelques comptes en retard et je lui dis :
– Ce n'est pas un malandrin. D'ailleurs, ce n'est pas un, mais une. Et elle n'insinue pas qu'il y ait eu plagiat. Elle affirme et signe sans la moindre honte.
Durito reste rêveur.
– Une ? Bien, les damoiselles peuvent tout dire sans craindre la fureur de mon Excalibur. C'est là, sans doute, un tour de quelque pervers enchanteur qui l'a ensorcelée et lui a mis pensées mauvaises là où, c'est certain, elle n'abritait qu'aimables pensées envers ma personne. Oui, c'est cela, car il est établi qu'aucune femme ne peut manquer de soupirer d'admiration et de désir secret quand elle ouit nommer le plus grand chevalier, autrement dit, moi. Ainsi n'est-il besoin que d'attendre la fin de l'effet de l'obscur breuvage que lui aura administré le mage, ou le moment où je le trouverai et lors, la force et la justice qui arment mon bras lui feront ravaler sa magie noire, et problème réglé. Ainsi donc, laissons en paix ce Julio, qui parviendra peut-être à obtenir que ce juillet à son nom ne nous noie pas sous tant de pluie.
Durito range sa brindille, ou son épée, cela dépend de l'imagination du satellite qui l'épie. Et moi, je me rends et change de stratégie :
– Ainsi soit-il, mon seigneur et guide. Que l'infortunée qui a médit contre vous soit promptement affranchie du sortilège et revienne vous rendre hommage. Et si non, que tombe sur elle un châtiment terrible, qu'elle trouve du travail comme porte-parole d'un des gouvernements néolibéraux qui flagellent le monde, qu'on lui donne un poste de psychiatre des puissants criminels qui croient gouverner la planète, que ...
– Assez ! Fi ! Fi ! C'est peine trop dure pour cette belle.
Durito devient magnanime. Je poursuis :
– Quant à mon problème, seigneur de la sagesse, je vous supplie de me secourir car cette rencontre est à présent une réalité dans la réalité et chacun attend une explication satisfaisante à l'exigence de pantoufles, peignes et brosses à dents ...
– Une explication ?
Durito me regarde, passez-moi le pléonasme, durement.
– Oui. L'invitation dit que tous les imprudents, pardon, tous les invités à la rencontre, trouveront ici la raison de cette bizarrerie, dis-je, tentant de l'amadouer.
– Bien. Si c'est écrit, c'est écrit. Et ce qui est écrit doit être accompli. Écris donc ce que je te dicte. Tu le dois faire avec zèle, car c'est une contribution qui révolutionnera la science politique et, de plus, servira à distraire un peu l'attention des accusations de plagiat et autres sorcelleries.
Je sors immédiatement un stylo bille qui, évidemment, n'a plus d'encre. Durito s'en rend compte aussitôt et, sort, allez savoir d'où, une élégante plume d'autruche et un encrier.
– Et ça ?, demandé-je, en regardant alternativement la plume et l'encrier.
– Oh ! Un cadeau d'un scarabée africain, dit Durito en faisant l'important.
– Africain ?
– Oui. Tu croyais que vous étiez les seuls à faire votre rencontre intercontinentale ? Entre scarabées aussi, nous nous rencontrons, dit Durito.
Je n'ai pas cherché à en savoir plus. Je ne sais même pas s'il y a des scarabées en Afrique. Mon problème urgent, c'était de résoudre l'énigme des pantoufles, des peignes et des brosses à dents. Je me mis donc sans plus discuter à écrire ce que me dicta Durito, et qui s'intitule :

Durito je-ne-sais-plus-combien.
(Le néolibéralisme, les pantoufles, les peignes, les brosses à dents et les bourses)

– Les bourses ? Mais l'invitation ne parlait pas de bourses ?
– Non ? C'est justement le problème. Je crois que j'ai oublié de mettre les bourses. Je suis certain qu'avec les bourses, tout le monde aurait parfaitement compris ce passage. Bien, cesse de m'interrompre. Note, note, me presse Durito. Je continue, sans grande conviction, mais j'écris, sous sa dictée, ce qui suit :
a) Les pantoufles sont une alternative aux bottes. Si vous m'aviez écouté, vous n'auriez pas apporté tous ces modèles de bottes avec lesquels vous prétendez, inutilement, vous protéger de la boue. Bottes ou pantoufles, elles ne s'emplissent pas moins de boue et glissent avec le même enthousiasme. Non ? Les bottes sont inutiles et, qui plus est, dangereuses. Vous auriez donc mieux fait d'apporter des pantoufles, vous auriez au moins une bonne excuse pour être si souvent par terre et si boueux.
Il faut aussi argumenter que les pantoufles peuvent s'enlever avec facilité, commodité et rapidité. Les amants et les enfants me donneront raison, entre autres parce que les seuls êtres qui peuvent comprendre la profondeur de ce message sont les enfants et les amants.
De plus, l'hiver approche et nous avons besoin de manteaux, et avec les pantoufles, on fera des manteaux qui feront fureur dans le monde de la mode.
Ergo, il doit y avoir une rencontre intercontinentale pour les pantoufles et contre les bottes. Le nom est aussi long que l'autre, et, croyez-moi, plus éclairant.
b) Les peignes sont très utiles dans ce type de réunion, où la nostalgie est une maladie contagieuse. Avec une feuille de papier et en soufflant habilement, vous aurez un instrument de musique. Avec de la musique, vous pourrez égayer cœurs et pieds. Pour un bal, rien ne vaut les pantoufles. Avec les pieds et le cœur gais, on danse bien. Et danser est une belle façon de se rencontrer, or, ne l'oublions pas, ceci est une rencontre.
Ergo, les peignes sont indispensables dans toutes les rencontres intercontinentales pour l'humanité et contre le néolibéralisme.
Ah ! En plus, ils servent à se coiffer.
c) Les brosses à dents sont d'une aide inappréciable pour se gratter le dos. Il y en a de toutes les couleurs, formes et tailles. Bien que différentes, toutes jouent leur rôle de brosses à dents, qui est, comme chacun sait, de se gratter le dos. Tout le monde admettra, et je le propose comme résolution à l'assemblée de clôture, que se gratter est un plaisir.
Ergo, les brosses à dents sont plus que nécessaires dans les rencontres intercontinentales pour l'humanité et contre le néolibéralisme.
d) Les pantoufles démontrent que la logique et les bottes ne servent à rien, quand il s'agit de rêver et de danser. Les peignes démontrent que pour la musique et l'amour, tout est prétexte. Les brosses à dents démontrent qu'on peut être différents et égaux.
e) Danse, musique, plaisir et conscience de l'autre, ce sont les mots d'ordre pour l'humanité et contre le néolibéralisme. Qui ne le comprend pas possède, évidemment, un carton pour âme.
f) Les bourses peuvent se classer en deux catégories : les leurs et les nôtres.
f-1 Les leurs sont connues comme "bourses de valeurs" et, chose paradoxale, se caractérisent justement parce qu'elles n'ont aucune valeur. Elles sont généralement percées à la convenance des spéculateurs et leur unique vertu est de provoquer insomnies et cauchemars chez ceux qui gouvernent.
f-2 Les nôtres, connues comme "bourses" – poches – servent à ranger des objets. Elles ont en général les trous que cause l'oubli mais, avec de l'espoir et de la décence, on les raccommode. Elles ont l'énorme vertu de contenir brosses à dents, peignes et pantoufles.
g) Finale Fortissimo. Une bourse qui ne peut contenir une brosse à dents, un peigne et des pantoufles est une bourse qui ne sert à rien.
C'étaient donc les 7 points éclairants et définitifs pour l'humanité et contre le néolibéralisme.
Tan, tan. C'est tout.

CHAPITRE IV
OÙ LE FAMEUX CHEVALIER ERRANT DIALOGUE AVEC SON ÉCUYER AU GRAND NEZ, OÙ DES VALISES SONT PRÉPARÉES ET OÙ S'ANNONCENT DIVERSES CHOSES MERVEILLEUSES ET TERRIBLES.

Durito a fini de seller Pégase qui, pour une tortue, est plutôt agitée. Durito n'a pas cessé de parler. Parfois il semble s'adresser à Pégase mais, à d'autres moments, c'est à moi qu'il a l'air de parler, et parfois aussi il semble se parler à lui-même. Durito tente-t-il de nous convaincre de partir, ou cherche-t-il à s'en convaincre lui-même?
– Allons petit à petit, car dans les nids d'antan nichent oiseaux du jour. Je fus fou et le suis encore... Durito, on le sait, arrange l'histoire de la littérature à sa convenance.
Durito va et vient avec une agitation qui, sauf le sérieux de son expression, pourrait passer pour une danse compliquée. Je suis triste soudain car en faisant les valises, j'ai réalisé que je n'ai pas grand-chose. Enfin, j'ai ma blonde, cela suffit. Durito, par contre, a déjà fait plusieurs voyages de livres depuis sa feuille jusqu'au dos de Pégase.
– On peut savoir où nous allons ? dis-je, profitant d'un moment où Durito s'est arrêté pour souffler. Durito n'a pas encore repris haleine, et répond d'un geste vague, indiquant je ne sais quelle direction.
– Et c'est très loin ?
Durito arrive enfin à parler et dit :
– Le devoir du chevalier errant est de parcourir le monde jusqu'à ce qu'en aucun recoin ne se cache une seule injustice impunie. Le devoir est partout et nulle part. On en est toujours près et jamais on ne l'atteint. La chevalerie errante chevauche jusqu'à atteindre demain. Alors, elle s'arrête. Mais il lui faut aussitôt reprendre sa marche car demain poursuit sa route et a déjà pris de l'avance.
– Et qu'emportons-nous ? demandé-je, un peu plus sérieux.
– L'espoir... me répond Durito, et il me montre la bourse qu'il porte sur la poitrine.
Puis, enfourchant Pégase, il ajoute :
– Nous n'avons besoin de rien d'autre. L'espoir suffit....

CHAPITRE V
OÙ LA LUNE RÉPÈTE UNE DANSE QUI EST AUSSI
COPULATION ET ALLÉGRESSE

Pleine à nouveau, la lune essaie de montrer sa coquetterie derrière la haute grille des montagnes de l'est. Délicatement, elle retrousse sa longue robe ronde, avance un petit pied et grimpe, comme sur une échelle, par derrière la montagne. Quand elle arrive en haut, elle lisse son blanc jupon et tourne sur elle-même. Sa propre lumière rebondit sur le miroir de la montagne et lui offre des couleurs mauves et bleutées. Elle tourne toujours, un vent lui caresse le visage et la soulève bien haut. Les yeux aveugles et inutiles, en vain le vent cherche-t-il à lui regarder le ventre humide de pluie. La lune ne regarde pas le vent, elle non plus, qui n'est pas aveugle. Tout son regard est occupé d'elle-même, du reflet que lui offre une petite flaque d'eau depuis la réalité d'en bas. Finalement, la lune cède au vent sa main et sa taille. Ensemble ils tournent maintenant. Ils passent ensemble la nuit. A danser. Humides et allègres. Mais déjà, la piste nocturne s'en va et la lune se fatigue après quelques heures. Le vent la mène, la tenant par la taille, jusqu'à la montagne d'Occident où il la dépose. Toujours aveugle, le vent tente un baiser d'adieu sur la joue de la lune mais il se trompe et ce sont les lèvres qu'il frôle. Il se trompe ? La lune pardonne mais elle doit faire vite. Avant de se laisser glisser à l'Occident, la lune regarde deux silhouettes, l'une petite et ronde, l'autre haute et dégingandée. La lune ne sait si les deux silhouettes vont ou viennent, mais elle sait qu'elles marchent. C'est pourquoi elle leur offre un frôlement caressant qui, pour un instant, avant qu'elle ne se cache, fait penser que les deux personnages vont vers là-haut, vers la lune....

CHAPITRE VI
OÙ LE NARRATEUR DIVAGUE, ENTRE PLUIE ET LUNE,
SUR LES DOULEURS, LES PEINES ET LES ETCETERAS QUI
PÈSENT SUR L'ÂME DES HUMAINS DE PAR ICI,
LUI COMPRIS.

La lune est à peine apparue le temps de renouveler, peut-être, une promesse déguisée en fleur. Mais, jalouse comme elle est, la pluie l'a ramenée derrière nuages et humidités. C'était un de ces matins où la solitude ne peut que faire mal. Le narrateur est seul, il se sent donc en droit de cesser de narrer ce qui survient ou qu'on lui dicte, et se décide à extirper, avec un tire-bouchon aigu, une peine qui lui embrume le regard et le passé. Le narrateur parle. Non, il murmure :
Quelle envie d'avoir l'air pour patrie et demain pour drapeau ! Que de gens et que de couleurs ! Que de mots pour nommer l'espérance !
Est-ce le moment de nommer la mort ? Car sans eux, les morts, morts de lutte, je ne serais pas là à penser à tant de gens, tant de couleurs, tant d'espoirs.
Est-ce ici le lieu de nommer nos morts ? Non ?
– Qui vous dira, alors, qu'il y eut du sang vivant qui est mort en rêvant qu'un jour viendraient peut-être jusqu'ici certains des meilleurs hommes et femmes que ce siècle ait fait naître ? Qui vous demandera un souvenir pour eux tous, un "ne m'oublie-pas" pour les zapatistes tombés au combat pour l'humanité et contre le néolibéralisme ? Où sont les chaises pour qu'ils prennent place, eux, nos morts, parmi nous ? L'exposé de leur sang dans les rues et les montagnes, à quelle table de travail est-il inscrit ? Qui donnera la parole au silence de ces morts ? Combien cote le sang de ces morts qui nous ont donné voix, visage, nom et lendemain ?
Puis-je parler ? Puis-je parler de nos morts dans cette fête ? Après tout, c'est eux qui l'ont rendue possible. On peut dire que nous sommes ici parce qu'ils n'y sont pas. Peut-on ?
J'ai un frère mort. Y a-t-il quelqu'un qui n'ait pas un frère mort ? J'ai un frère qui est mort. Tué d'une balle dans la tête. C'était au matin du 1er janvier 1994. Très matinale, cette balle-là. Très matinale, la mort qui embrassa le front de mon frère. Il riait beaucoup, mon frère, qui ne rit plus. Je n'ai pu mettre mon frère dans ma poche, mais j'y ai rangé la balle qui l'a tué. Un autre matin, j'ai demandé à la balle d'où elle venait. Elle a répondu : du fusil d'un soldat du gouvernement du puissant qui sert un autre puissant qui en sert un autre dans le monde entier. Elle n'a pas de patrie, la balle qui a tué mon frère.
Elle n'a pas non plus de patrie, la lutte qu'il faut livrer pour ranger des frères, non des balles, dans ses poches. C'est pour cela que les zapatistes ont beaucoup de grandes poches à leurs uniformes. Pas pour ranger des balles. Pour y serrer des frères. C'est à ça que devraient servir toutes les poches, toutes les bourses. La montagne aussi est une bourse où serrer des frères. Parfois, on dirait la mer, cette montagne. Parfois, la nuit paraît matin. La mer ou l'océan, l'aurore ou l'avenir : mer et lendemain n'ont pas de sexe. Peut-être est-ce pour cela que nous les craignons, ou pour cela, peut-être, que nous les désirons.
Qu'il est douloureux de partir ! Quelle tristesse de rester !
Je m'en vais. Je voulais seulement vous dire une chose :
Le cœur est une bourse où tiennent mer et lendemain. Et le problème n'est pas de savoir comment faire pour mettre mer et lendemain dans le cœur, mais de comprendre que le cœur, c'est cela, une bourse où serrer mer et lendemain...
Le narrateur s'en va. Avec la nuit, il part. Avec la pluie. Avec juillet. Le narrateur s'en va et emporte avec lui la nuit, la pluie et juillet. L'autre Julio reste pour ordonner la mission à accomplir dans Le Tour du jour en quatre-vingt mondes. Julio organise un voyage, le Voyage dans un pays de cronopes ( ) :
"Évidemment, le cronope voyageur visitera le pays et un jour, quand il rentrera chez lui, il écrira ses souvenirs de voyage sur des papiers de différentes couleurs qu'il distribuera au coin de sa rue pour que tous puissent les lire. Aux fameux, il donnera des feuillets bleus, car il sait qu'en les lisant, les fameux deviendront verts et nul n'ignore que la combinaison de ces deux couleurs est un régal pour un cronope. Quant aux espérances, qui rougissent beaucoup quand elles reçoivent un cadeau, le cronope leur donnera des petits papiers blancs, comme ça elles pourront s'en voiler les joues et le cronope, du coin de sa rue, verra d'agréables et diverses couleurs qui se disperseront dans toutes les directions, emportant les souvenirs de son voyage."

ÉPILOGUE
OÙ L'ON EXPLIQUE POURQUOI LES COMPTES NE TOMBENT PAS JUSTE ET
OÙ L'ON DÉMONTRE QUE L'ADDITION ET LA SOUSTRACTION NE SERVENT QUE POUR ADDITIONNER LES ESPÉRANCES ET SOUSTRAIRE LES CYNISMES.

Oui, je sais que le titre de cet exposé est "Exposé à 7 voix 7", et qu'il n'y a encore que 6 voix et c'est impossible puisque le titre dit très clairement, il le répète même 7 fois, que ce sont 7 voix 7. Mais mon maître et seigneur le chevalier errant qui est mage en amour et sorcier au combat, Don Durito de la Lacandone, me dit que nous partons, qu'il est temps, que la septième voix est celle qui compte et que celle-là, la septième parole, sera celle des tous que vous êtes.
Adieu, donc, et espérons que quelqu'un nous écrira pour nous raconter comment tout ça s'est terminé.
Voilà. Salut et sachez que si les voleurs nous demandent la bourse ou la vie, ils devront emporter la vie.
Depuis les montagnes du Sud-est mexicain,
Le SupMarcos
Planète Terre, juillet 1996

P.S. Durito est déjà parti sur son fougueux Pégase. "Pégase" est une tortue qui souffre de vertige dès que la vitesse dépasse les 50 centimètres à l'heure, il lui faudra donc un certain temps pour parvenir au point de sortie. Ce qui me donne le temps de vous dire que vous êtes les bienvenus dans les montagnes du sud-est mexicain, lieu où les bourses qui ont vraiment de la valeur sont les nôtres, les vôtres, celles des tous que nous sommes ...
Voilà, de nouveau. Salut, et beaucoup d'espoir et de décence pour raccommoder bourses, poches et pochons.
Le Sup, déconcerté parce qu'il a oublié où est l'entrée et où est la sortie.
Sup Marcos.