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A. Le pouvoir global dont nous souffrons tous Comment s'exerce et se reproduit la domination |
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Dans un cadre de pluralité et de respect, nous nous réunissons ici dans un coin du Sud-Est mexicain, nous, personnes de différentes parties du monde et de divers courants de pensée, pour cette Rencontre intercontinentale pour l'humanité et contre le néolibéralisme convoquée par l'Armée Zapatiste de Libération Nationale. C'est une rébellion indienne, qui nous a ouvert à tous, hommes et femmes du monde entier, un espace de rencontre et de dialogue pour échanger nos idées et nos expériences à propos du pouvoir global que nous subissons. Ainsi, Mexicains, citoyens des États-Unis, Espagnols, Français, Italiens, Australiens, Chiliens et Argentins avons pu discuter des formes que prend, pour s'exercer et se reproduire, une domination qui nous est commune en tant qu'êtres humains.
Une première idée sur laquelle tous les participants sont tombés d'accord, est que, au-delà de la diversité des formes nationales qu'il peut adopter, le néolibéralisme est une offensive planétaire globale contre la vie et l'humain : pauvreté, chômage, démantèlement des droits sociaux, privatisation des biens et des services publics, destruction écologique, désarticulation des organisations sociales, autoritarisme, embrigadement idéologique, atomisation sociale et soumission de tout l'être humain à la logique globale de l'argent et du marché sont quelques aspects de cette offensive qui, sous des formes et à des rythmes divers, nous atteint tous. Ces effets se produisent et nous affectent, y compris dans les cas montrés en exemple par le pouvoir de "succès néolibéral" : ceux où un fort taux de croissance économique s'accompagne d'une concentration accrue des richesses et de forts taux de chômage (comme au Chili) ou ceux qui s'appuient sur un passé de contrôle étranger, un embrigadement idéologique et une fragmentation sociale (comme au Japon). Aujourd'hui, pour des millions de personnes partout dans le monde, le néolibéralisme est synonyme de misère, d'exclusion, de dépersonnalisation, de dépouillement et de mort. En réalité, le néolibéralisme est la forme idéologique discursive adoptée par la restructuration mondiale de la domination du capital en cette fin de millénaire. Cette structuration, qui a commencé avec la crise mondiale de 1974, a mis fin au vieux modèle d'accumulation keynésien, qui, en résolvant la crise des années 30, avait permis la longue phase expansive de l'après-guerre. Au cours de ces vingt dernières années, cette restructuration s'est traduite par une nouvelle attaque contre le travail, l'expulsion de milliers de personnes du marché du travail, l'appropriation à grande échelle des biens et des ressources naturelles, l'internationalisation de la production, la concentration planétaire du pouvoir et de son exercice entre les mains d'une poignée de corporations, le contrôle supranational des télécommunications et la réorganisation transnationale du capital. Comme l'indique le discours néolibéral, la nouvelle phase de la mondialisation du capital dont la création a été en partie globale et planétaire n'est ni homogène, ni harmonieuse, mais inégale et hiérarchique. Elle suppose un assaut du grand capital financier international pour une nouvelle répartition du monde, la reconquête d'espaces, l'appropriation des matières premières et des secteurs productifs stratégiques des pays les moins développés, le transfert inégal du travail et des ressources convertis en sources de bénéfices extraordinaires, ainsi que l'exclusion et le rejet d'une grande partie de la population mondiale. En outre, la politique néolibérale n'a pas été imposée dans tous les pays avec la même intensité ni au même degré. La configuration d'un système international hiérarchisé demeure, comme il y a 500 ans, consubstantielle d'un ordre mondial planifié par et pour le capital. De nombreuses transformations ont néanmoins déjà eu lieu au niveau de la société, de l'État, de la culture et de la politique. C'est une pénétration de la logique de l'argent et du commerce dans tous les recoins de la planète. L'universalisation du pouvoir de l'argent et l'incorporation de communautés, de pays et de régions entières à une nouvelle division internationale du travail, planifiée depuis les grands centres financiers, sont en train d'achever, en cette fin de millénaire, la vieille entreprise de colonisation initiée il y a cinq siècles. La conversion de tout et de tous en objets d'échange fait partie de l'essence de ce projet. De profondes transformations ont aussi eu lieu dans l'orbite de l'État. La désarticulation de l'État de bien-être dans ses diverses variantes nationales est la partie visible du processus. La forme d'État née entre les deux guerres et consolidée dans la période d'expansion suivant la Seconde Guerre mondiale a commencé à être non fonctionnelle pour le projet de restructuration de la domination. Le démantèlement progressif du système de protection sociale - à des rythmes et à des degrés d'intensité différents selon les pays - touche déjà des millions d'êtres humains, qui ont été privés d'un ensemble de droits sociaux conquis durant un siècle. La privatisation des biens et services publics ferme, pour des millions d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, la possibilité d'accéder à l'éducation, la santé, le logement, la culture, les distractions et à une vieillesse digne. Le néolibéralisme est la négation du bien-être. Nous, au contraire, nous nous prononçons pour profiter de la vie et pour le bien-être pour tous. Nous exigeons un retour à l'État de bien-être (qui, bien évidemment, n'est jamais arrivé jusqu'aux terres du Chiapas !). Nous n'attendons pas non plus des gouvernements qu'ils aient des politiques d'assistance sociale. Nous considérons plutôt que face à cet assaut, le droit à l'existence doit être un principe sur lequel nous construirons la nouvelle Utopie. La construction d'un nouveau pouvoir autocratique transnational, au-dessus des États et des gouvernements nationaux, fait partie du nouveau scénario. Aujourd'hui plus que jamais, une poignée d'hommes d'affaires contrôlent et décident de la vie et du futur de millions d'êtres humains, convertissant les gouvernements en simples exécutants de politiques définies par les institutions financières internationales qui incarnent le pouvoir global : le FMI et la Banque Mondiale. Dans le monde d'aujourd'hui, les États contrôlent de moins en moins ; l'économie échappe de plus en plus au contrôle des gouvernements nationaux. Ceux-ci ont maintenant pour fonction de fournir à moindre coût l'infrastructure et les biens publics dont les hommes d'affaire ont besoin. Le niveau national a perdu le contrôle des moyens de communication en particulier par satellite des flux de capitaux et même des investissements productifs. La dissolution de la souveraineté nationale est un effet du processus néolibéral. Un projet de libération et tout particulièrement pour les peuples des pays périphériques devra incorporer dans ses luttes stratégiques le sauvetage de la souveraineté. Pour cela, des actions concertées sont nécessaires entre les peuples qui subissent cette nouvelle domination : le rétablissement de contrôles sociaux sur les flux de capitaux, l'élimination des paradis bancaires non assujettis au fisc et l'augmentation des impôts sur les mouvements de capitaux ; en résumé, le contrôle social des transferts du capital international. Mais surtout, il importe que les peuples des pays les moins développés revendiquent leur droit à établir des régulations sur les investissements volatils du capital et à protéger leur appareil productif face à la compétition inégale des grandes entreprises transnationales. Nous ne demandons pas le retour à l'interventionnisme d'État ; nous n'attendons pas non plus que les gouvernements nous protègent des attaques du pouvoir financier international. Les gouvernements sont garants et protecteurs de la politique nationale. Ils sont là pour cela, et l'on ne peut espérer qu'il en soit autrement. Nous pensons plutôt au sauvetage de la souveraineté, comprise comme une autodétermination et une ré-appropriation du droit à décider de notre vie, de nos ressources et de notre futur. Pour être efficace, cette lutte nationale pour sa forme, populaire et internationale pour son contenu devra être accompagnée de formes de solidarité et de résistance entre les dominés et les exclus des pays du centre. Une nouvelle connexion entre le pouvoir, les hommes d'affaires, les financiers et les trafiquants de drogue est apparue dans la phase actuelle de réorganisation mondiale du capital. Le trafic de drogue est devenu l'une des formes clandestines permettant d'obtenir le plus sûrement des bénéfices extraordinaires ; selon des données des États-Unis, les bénéfices annuels de ce trafic oscillent entre 300 et 350 milliards de dollars. Dans la globalisation de l'économie, l'argent de la drogue est un facteur clé de la fluctuation des indices de la Bourse et des indices financiers. Pour démanteler ce circuit pervers, nous proposons la dépénalisation des drogues "douces" et le réemploi des ressources destinées à la lutte contre le trafic de drogue pour l'éducation sur la drogue. Ce serait en même temps une façon d'arrêter la militarisation que les États-Unis réalisent en Amérique Latine sous le prétexte idéologique de lutter contre ce trafic. On peut ajouter une proposition : transformer le service militaire obligatoire en un service social d'aide aux communautés et aux régions marginalisées, ce travail pouvant prendre la forme d'une alphabétisation ou de participation aux travaux agricoles. Nous proposons aussi une réduction drastique des dépenses militaires dans les pays du Tiers Monde (et surtout en Amérique Latine), et l'emploi des ressources ainsi libérées pour le développement et le bien-être social. Aujourd'hui, le pouvoir est concentré par le grand capital financier international. Dans ces conditions, les prétendues "transitions vers la démocratie" se révèlent être un mythe de plus du discours idéologique néolibéral. Il ne peut y avoir de démocratie tant qu'existe un commandement unique pour les corporations industrielles et financières. La concentration du pouvoir, un autoritarisme croissant, les formes de régulation politico-militaires de la vie publique, la sophistication du contrôle idéologique, la militarisation et le perfectionnement de la répression de tout type de rébellion ou de protestation sociale, la reconversion des armées en "gardes blanches", et la signature d'accords de collaboration militaire incluant des cours de contre-insurrection (surtout dans les pays latino-américains), sont, au contraire, le nouveau visage des gouvernements néolibéraux. Les violations des droits de l'homme et le démantèlement progressif des droits du citoyen et des garanties individuelles font partie de ce processus de reconfiguration autoritaire de l'État. La récupération de ces droits doit faire partie des luttes de résistance des années à venir. La domination du pouvoir global du capital s'exerce et se reproduit sur différents plans qui touchent l'ensemble de la vie sociale : depuis les sphères et les relations du travail jusqu'à l'État et les institutions, en passant par la vie privée et subjective. La réduction du salaire, l'exclusion du marché du travail due à l'augmentation de la productivité, le démantèlement des conventions collectives, l'individualisation des contrats et des salaires, la flexibilité du travail, la destruction des syndicats et la réintroduction du travail des enfants sont des mécanismes de reproduction du pouvoir du capital. Dans l'essence du néolibéralisme tout et tous deviennent des objets d'échange. Pouvoir de l'argent et dépersonnalisation vont la main dans la main. Pour se reproduire, le nouveau pouvoir global atomise, fragmente et isole. Toute communion ou toute rencontre non imposée par les échanges lui apparaît comme un défi. Il a donc besoin d'un embrigadement culturel à l'échelle de la planète, qui dissolve dans la pratique et dans les consciences les communautés, les associations, les organisations et tout type d'identité collective et de liens communautaires. Il remplace les solidarités et les identités communautaires par le culte de l'argent, l'exaltation de la compétition et de l'individualisme. Face à cette tendance destructrice, nous proposons la récupération des communautés et de l'organisation collective. Ainsi, c'est par un renforcement de l'identité culturelle qu'il convient de résister à la légitimation culturelle du système. Pour cela, nous proposons entres autres de mettre en jeu des mécanismes de contrôle social des moyens de communication. La restructuration mondiale du capital dont nous souffrons engendre une crise de civilisation. La destruction irrationnelle de la vie et de la nature est l'expression la plus perverse de ce processus. Il est donc nécessaire de réorienter l'emploi de la technologie pour la satisfaction des besoins de l'homme. Il faut la convertir en un instrument qui reproduit la vie et non qui répand la mort. En tout état de cause, il faut respecter la volonté de ces communautés sociales pour qui le contact direct avec la nature est une partie essentielle de l'identité culturelle. L'existence de ce pouvoir autocratique global, les limitations de la démocratie représentative, les déformations bureaucratiques du vieux système des partis, l'exclusion des citoyens de la vie publique et les enseignements contenus dans l'effondrement de l'Union soviétique et des régimes d'Europe centrale montrent la nécessité de la reconstruction d'une utopie inventant de nouvelles formes de l'exercice de la politique et posant à nouveau le problème du pouvoir. La revalorisation de la politique est nécessaire en une fin de siècle qui a converti la politique de droite comme de gauche en synonyme de mort, privilèges, intolérance et exclusion. Nous proposons, à l'inverse, une revalorisation de la politique comme moyen de vie commune et d'entente sociale, comme synonyme de génération et de reproduction de la vie, de participation et de changement. Il est nécessaire de récupérer l'espace public pour tous, et non la conquête du pouvoir par quelques-uns, non la construction de nouveaux appareils et de nouvelles bureaucraties. Ceci suppose de retrouver ou d'inventer des mécanismes de démocratie directe et de démocratie participative, ainsi que de construire une nouvelle relation entre gouvernants et gouvernés fondée sur le principe de "commander en obéissant", sur des formes de contrôle social de l'exercice du pouvoir, et sur la possibilité de révoquer les gouvernants. La décentralisation du pouvoir et de son exercice passe aussi par le renforcement de l'autonomie des peuples et des communautés, ainsi que par le respect des formes de gouvernement local décidées par les communautés elles-mêmes. En d'autres mots, il faut construire, de la base et tous ensemble, un nouveau pouvoir social qui remplace le pouvoir lointain, étranger et hostile, placé au-dessus des êtres humains. Le pouvoir du capital est entré dans une nouvelle forme de mondialisation qui traverse les frontières nationales. Pour faire face à ce pouvoir global, il faut établir des connexions et des résistances elles aussi internationales. Les nouvelles formes de résistance et d'opposition à ce pouvoir ne peuvent se limiter aux frontières nationales. La force de la mondialisation économique repose sur la dialectique fractionnement/intégration, mais elle n'a connu un succès relatif que dans le fractionnement, géographique mais surtout social ; les forces d'opposition devront donc unir les actions internationales et nationales des exclus. Dans cette perspective, il faut inciter à une réorganisation de la société dans tous les pays, à la création de réseaux de communication internationaux, décentralisés et construits à partir de la base, à une organisation globale qui articule les diverses luttes locales, à développer une campagne mondiale de défense des libertés politiques et à rendre permanentes les rencontres internationales comme celle qui nous réunit aujourd'hui. La reconstruction de l'Utopie suppose de nouvelles attitudes et une nouvelle façon de penser les relations entre les êtres humains : en finir avec la relation de domination-subordination sous toutes ses formes, détruire le règne de la marchandise et du pouvoir impersonnel de l'argent, retrouver les formes d'organisation et de convivialité communautaire, construire la démocratie à partir des relations intersubjectives de la vie quotidienne, susciter dans les consciences comme dans la pratique une culture de tolérance, reconnaître le droit à l'existence, à la pluralité culturelle et à l'égalité dans la diversité. |
