Sommaire | Chapitre précédent | Chapitre suivant
table n° 1
 

B. Comment résister au pouvoir global

Formes d'organisation politique et sociale


@ La discussion s'est organisée autour de quatre axes : a) quel pouvoir global affrontons-nous ? b) quelles formes de lutte utilisons-nous contre ce pouvoir ? c) de quelles formes d'organisation avons-nous besoin pour l'affronter ? d) quelles sont nos stratégies et nos demandes, face à ce pouvoir ? Le déroulement de notre travail a vu se succéder une dizaine d'exposés et une phase de discussions, commentaires et réflexions sur ces exposés. Quelques camarades n'ont pas été d'accord avec cette façon de travailler et ont formé un petit groupe de travail séparé, dont les conclusions ont été incorporées dans ce document.
Au cours de la discussion, est apparu que le pouvoir global que nous affrontons est en réalité un vieil ennemi : le capitalisme, l'impérialisme, qui maintenant s'est constitué en hégémonie et utilise tous les procédés possibles pour soumettre l'humanité. Il peut s'appeler aujourd'hui "néocapitalisme", "capitalisme monopolistique" ou "néolibéralisme", il n'est en aucune façon l'étape moderne et développée du libéralisme, mais bien son antithèse, car jamais tant qu'aujourd'hui la libre compétition n'est apparue comme ce qu'elle est : une fiction.
S'il est un mot qui caractérise le monde d'aujourd'hui, c'est bien celui de globalisation, que ce soit au niveau économique, politique ou culturel. Le processus de globalisation est d'abord encouragé par le système financier et les entreprises multinationales. Les États essayent seulement de suivre ce processus et de construire des cadres politiques ou des organisations où il trouve sa place : l'Union européenne, l'Alena, le Groupe des Sept, ou l'Organisation mondiale du commerce, par exemple. Des milliards de dollars traversent chaque jour les frontières nationales et le commerce mondial croît à une vitesse bien plus grande que les productions nationales. Le vieux modèle des multinationales ancrées dans un pays déterminé, avec des succursales à l'étranger, est remplacé par une structure de réseau global de planification, de fourniture, de production et de distribution.
Ce processus de globalisation a une importance décisive pour les États nationaux, parce qu'il limite leur espace de contrôle économique et sociopolitique. A travers la libre circulation du capital, des biens et des services, le marché et les multinationales obligent l'État national à s'ajuster aux forces du marché, et leur objectif est sans cesse déterminé par les conditions de l'économie globale. L'État a ainsi perdu sa capacité de résoudre les crises économiques, politiques, sociales et écologiques nationales. Finalement, il se produit un réajustement de l'ordre mondial qui attribue un rôle nouveau à pratiquement tous les États nationaux qui n'appartiennent pas au Groupe des Sept. Seuls les peuples résistent aux changements imposés par le néolibéralisme : diminution des salaires réels, chômage, restriction des services publics, raréfaction des biens à la suite des privatisations et démantèlement des usines de production. Il faut y ajouter l'exploitation irrationnelle des ressources naturelles, les détériorations écologiques et l'utilisation tendancieuse du concept de démocratie dans les moyens de communication, dérives qui sont présentées comme faisant partie d'un processus inévitable et irréversible. Avec ce modèle économique, la transformation des règles culturelles se reflète dans tous les secteurs de la vie humaine. L'individualisme, la consommation excessive et la perte des valeurs éthiques détruisent la vie collective et accorde à la société une marge extrêmement mince de participation politique, car l'un des fondements de ce processus est la limitation de la démocratie à une entité formelle, et même ainsi, elle continue à le gêner. Comme on l'a vu en Amérique Latine, le néolibéralisme s'est imposé à beaucoup de pays au prix de la mort de milliers d'hommes et de femmes. Ailleurs, s'est installé à la suite de tromperies ou de fraudes électorales.
Devant les résultats de la globalisation du pouvoir économique et politique la société civile a réagi par de nombreuses formes de luttes. Les organisations traditionnelles – partis, syndicats, ... – désorienté devant le néolibéralisme, et les travailleurs des villes et des campagnes, les immigrants, les femmes et les jeunes, bref, la majorité des citoyens ont dû improviser de nouvelles formes d'organisation pour se défendre et résister. Dans les pays les moins développés, les luttes ont été plus difficiles à cause de l'aggravation de la pauvreté : elles se sont circonscrites à la satisfaction des demandes de base pour la survie de la majorité des populations ; les marginalisés de toujours, les indigènes et les paysans pauvres, les immigrants, les enfants et les femmes n'auraient eu d'autre destin que la disparition et la mort s'ils n'avaient entrepris de lutter. Dans les pays développés, les travailleurs ont constaté que leurs vieilles armes (la grève, l'arrêt de travail, la mobilisation syndicale) n'ont plus qu'une efficacité relative : la nouvelle composition des classes salariées, réduites par une technologie avancée et soumises à de nouvelles conditions de travail et de vie, les ont contraints à les utiliser de moins en moins, face à la menace des contingents de main-d'oeuvre bon marché, qui forment la plus gigantesque réserve dont la capitalisme ait jamais disposé dans son histoire. Là aussi, il s'agit de lutter pour la survie.
Jusqu'à aujourd'hui, les luttes contre le néolibéralisme ont été isolées, locales et n'ont pas toujours su identifier le véritable ennemi, le plus fort et le moins visible, qui non seulement se trouve dans les gouvernements et les entreprises de chaque pays, mais est aussi global et mondial. Devant ce nouveau panorama, de nouvelles formes d'organisation et de luttes sont nécessaires. L'Armée Zapatiste de Libération Nationale a pris les armes parce que, dans sa situation, il n'y avait pas d'autre choix ; depuis le 1er janvier 1994, la société mexicaine et internationale, consciente de la juste cause qu'elle défend, lui ont apporté son soutien et empêché la guerre. Grâce à sa lutte, le monde entier a entendu dire que le néolibéralisme implique la destruction globale, et le gouvernement mexicain entend des voix hier inaudibles. Mais le zapatisme a aussi provoqué une mobilisation mondiale sans équivalent depuis de nombreuses années. Il a ouvert des perspectives nouvelles et concrètes d'unité et de combat dans les secteurs majoritaires des sociétés et offert la possibilité d'entamer le débat sur de nouvelles formes d'organisation et de lutte. Sous divers noms apparaît le désir de construire un front international contre le néolibéralisme, ou toute'autre forme d'organisation, qui doit se caractériser par une structure horizontale et un fonctionnement démocratique. Le problème de la viabilité d'un réseau d'information, partant du local pour amplifier le cadre des luttes à un niveau international, coordonnant les actions et empêchant la bureaucratisation par la prise des mesures par la base, ne peut être posé que dans une réunion comme cette Rencontre, où des participants venus de toutes les parties du monde discutent des problèmes qui nous touchent et qui sont dus au néolibéralisme. Certains ont proposé que les actions contre le néolibéralisme puissent être violentes et non violentes, mais elles devront toujours être collectives et venues de la base, parce que la base est un espace que ni l'État ni le marché ne peuvent nous arracher, et dans lequel nous pouvons travailler.