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D. De nouvelles façons de faire et de dire la politique Innovations pour les luttes de cette fin de siècle. Commander en obéissant. Les fins et les moyens |
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Dans un climat de profond respect de la pluralité et de la libre expression, dans un esprit de recherche unitaire, 196 participants venus d'Allemagne, d'Argentine, d'Australie, du Brésil, du Canada, du Costa Rica, du Chili, d'Espagne, des États-Unis, de France, du Guatemala, d'Iran, d'Italie, du Japon, du Mexique, du Nicaragua, du Paraguay, du Pays-Basque, du Pérou, de Suisse, de Turquie, d'Uruguay et du Venezuela ont discuté des thèmes "De nouvelles façons de faire de la politique et de la dire pour les luttes de cette fin de siècle. Comment construire une façon de "bien" faire de la politique ? Comment concevoir une autre façon d'agir en politique ?"
La construction de nouvelles façons de faire de la politique et de la dire doit d'abord insister sur les différences culturelles, sur la confrontation de valeurs d'origines diverses et sur la contradiction entre la civilisation de mort et la civilisation de vie. Aujourd'hui, le moule de notre civilisation est la consommation, l'individualisme et le rendement. Nos propositions heurtent ce moule. Voilà le problème de fond, qui ouvre une ère nouvelle, un nouveau Pachakutik, diraient nos camarades équatoriens, pour la politique et le travail politique. Une nouvelle ère, où il ne s'agit pas de définir entre nous la structure politique nouvelle, où il ne s'agit pas de réfléchir sur les moyens pour convaincre les populations, mais de revenir à la communauté pour y récupérer sa diversité et sa pluralité, les différentes formes par lesquelles elle s'organise, s'exprime et lutte à tous les niveaux et dans tous les des cadres. Il s'agit de maintenir une politique de principes clairs, où la négociation s'appuie sur la mobilisation et sur une vaste politique d'alliance. La vertu de l'EZLN a été de revenir à une pensée politique enracinée dans les luttes d'émancipation. Revenir à une pensée préservant les acquis de ces luttes nous conduit à concevoir la politique depuis la communauté, espace pluriel, respectueux, cadre du processus même où l'on fait de la politique. Pour la construction de nouvelles formes de faire de la politique, nous proposons de renforcer la proposition de démocratie des zapatistes, qui a été portée dans les divers pays et vous a conduits à être présents aujourd'hui dans la forêt Lacandone, de la reconnaître publiquement comme légitime. Une leçon du zapatisme est qu'il faut éviter de copier le zapatisme. Il faut éviter le dogmatisme. La collectivité doit élaborer sans attendre de recette, innover en respectant les différences. Nous devons nous forcer à ajuster les leçons du zapatisme à nos expériences concrètes. La nouvelle forme de faire de la politique consiste d'abord à reconnaître la diversité des conditions et des aspirations des différents peuples et des différents secteurs de la société. Elle suppose aussi d'apprendre sans cesse des initiatives que prennent les gens, des motivations et du contexte de leurs luttes afin d'y contribuer. Il est nécessaire de reconnaître la légitimité des luttes populaires qui n'entrent pas dans la tradition revendicative, des luttes qui ne veulent confier ni aux lois du marché ni à l'État la vie et le mode de vie. Ce sont des luttes qui essaient de se fonder sur la capacité de décision des gens dans tous les aspects de leur vie quotidienne, et traduisent leur conviction quant à la nécessité de mettre un frein à l'accroissement de l'économie formelle, de redonner une échelle humaine à la sphère économique. On ne doit pas abandonner les luttes revendicatives destinées à protéger et à amplifier les conquêtes historiques des travailleurs, conquêtes que la politique néolibérale cherche à leur arracher. Il faut saluer à ce propos les efforts des mouvements récents qui, tout en défendant leurs revendications traditionnelles, essayent de rompre avec le marché et l'État pour créer des espaces économiques, sociaux et politiques, qui soient autonomes. Quelles formes d'organisation pouvons-nous nous donner aujourd'hui ? Celles-ci devront respecter la diversité, reconnaître la légitimité de "l'autre", et respecter l'autonomie de chacun. Partant de là, les relations entre nous ne pourront être que horizontales. Nous pourrons alors développer notre travail, en nous souvenant que si la démocratie est une bannière de la gauche, la gauche ne s'est pas toujours caractérisée par l'exercice quotidien de la démocratie. Si nous voulons construire une force politique, il nous faut être tolérant, savoir écouter les autres, trouver les mécanismes démocratiques pour régler les différends et extirper de nos instruments de lutte la bureaucratie désespérante. Pour cela il faut donner une nouvelle dimension à la relation entre la politique et l'individu, redéfinir les relations entre la base et les dirigeants, de sorte que chacun devienne responsable de ses actions. Nous avons eu un débat constructif sur la situation actuelle et le rôle des partis politiques et des autres organisations, et nous avons jugé positive l'existence de ces diverses formes d'associations où les citoyens de différents secteurs sociaux peuvent librement se réunir. Les luttes sociales de cette fin de siècle doivent viser à augmenter sans cesse la possibilité pour les citoyens de déterminer librement comment construire les organes démocratiques des sociétés, de participer directement à l'exercice du pouvoir et de soumettre à leur contrôle ceux à qui ce pouvoir aura été délégué. Ces luttes comprennent le contrôle des citoyens pour éviter les fraudes électorales et les manipulations de votes par les gouvernements, les partis ou les médias. Ces luttes comprennent aussi la mise en oeuvre d'instruments de participation des citoyens, tels l'initiative populaire, le référendum, la révocation des mandats, etc. Il est amplement prouvé que se limiter à une conception procédurière de la démocratie appauvrit sa signification, aussi bien comme aboutissement des longs combats contre les tyrannies et les dictatures que le monde a connues, que comme conflit permanent entre l'idéal démocratique et ses concrétisations. Commander en obéissant. Quand on pense au pouvoir, à la façon d'y parvenir et de l'utiliser pour son propre bénéfice, se pose non seulement la question de la démocratie que nous voulons, mais aussi celle de nouvelles relations entre éthique et politique, dans la perspective de faire de la politique une activité noble, qui cherche l'organisation du bien-être commun. Face à l'arrivisme et à la corruption, face à la bureaucratie et à la verticalité qui ligotent actuellement le pouvoir et défigurent la démocratie, il faut mettre en route l'innovation proposée par les zapatistes de commander en obéissant, de servir et non de se servir, de représenter et non de supplanter, de construire et non de détruire, de proposer et non d'imposer, de convaincre et non de vaincre. Cette proposition zapatiste conduit à des organisations ouvertes, horizontales et accueillantes. Comment construire un pouvoir différent ? Un des chemins possibles est de reconnaître que le pouvoir doit être présent dans toute la société. L'exercice du pouvoir s'est fait, traditionnellement dans les sphères de l'État et du gouvernement. Revenir sur cette conception et déplacer le pouvoir vers la société permettra de construire des contrepoids qui limiteront le pouvoir. Conditionner toute prise de décision à l'analyse de la société au travers de référendum est une façon de mettre en pratique l'idée de commander en obéissant. C'est une façon d'obliger à une politique transparente, fondée sur des principes clairs. Notre table ronde a conclu à la nécessité d'en finir avec la séparation entre politique et vie quotidienne et de récupérer la politique comme un genre noble permettant de retrouver la maîtrise de nos propres destins. La nécessité de construire un espace physique pour la société civile, de créer un espace pour l'information, pour donner la parole à ceux qui ne l'ont pas, un espace pour faire connaître les mauvais fonctionnements et pouvoir agir immédiatement contre ; de construire un espace de libre association de personnes souhaitant le changement sans exclure personne, attentives aux problèmes des autres, un espace de rencontre égalitaire d'hommes et de femmes mettant en commun leurs savoirs. Un espace qui soit un laboratoire d'idées et de projets, où se définirait une relation meilleure avec la nature, où l'on améliorerait chaque jour notre façon de faire et de dire la politique. Il faut reformuler la notion de politique, ce qu'elle signifie pour nous, mais aussi comment nous la pratiquons, comment nous développons des projets démocratiques qui assurent une participation effective de toutes et tous dans le processus de prise des décisions fondamentales. Voilà le chemin des luttes pour notre émancipation. Pour nous, la politique est l'activité de transformation entreprise par un grand nombre d'hommes et de femmes, qui ont une conscience claire de ce qu'ils cherchent. Paradoxalement, la politique est une activité humaine qui tend à se nier elle-même. Dans l'exercice du pouvoir, on ne peut oublier le rôle que joue l'éducation. La domination s'exerce à travers le savoir. Une éducation sans autonomie et liberté impose un savoir dépendant et tend à dissimuler l'exploitation néolibérale. Pour empêcher ce savoir imposé, il faut créer un front de résistance idéologique contre le savoir officiel et contre les points de vue eurocentristes. On ne peut être démocratique sans lutter contre les mandarins du savoir. La démocratie inclut la production du savoir. La fin et les moyens. Les succès obtenus depuis le 1er janvier 1994 nous permettent d'enrichir les perspectives de la gauche. Le zapatisme d'aujourd'hui, au-delà de la conscience qu'il a de lui-même et de l'énorme capital de sympathie qu'il a suscité, constitue un véritable défi à bien des dogmatismes. Parmi ceux-ci figure la confusion entre les chemins pour la transformation socio-économique et les formes de luttes utilisées à cette fin. Les formes de lutte peuvent varier selon les particularités du moment ou du pays, et, en général, elles sont imposées par les forces dominantes. Certains des participants de la table ronde pensent qu'au Mexique se combinent des luttes de formes très différentes, mais que les protagonistes, aussi bien de la lutte pacifique que de la lutte armée, ont accepté le droit à l'autre option. Ceci s'explique par le fait que chacun reconnaît l'existence de conditions politiques différentes d'une partie à l'autre du pays, allant d'une disparité des espaces démocratiques à la précarité, voire l'inexistence des instances démocratiques et à la domination autoritaire et violente des caciques. D'autres participants considèrent qu'il faut reconnaître sans réserve le droit des faibles à arborer leur dignité et à employer pour leur autodéfense tous les moyens à leur portée, y compris la violence. Les décisions à ce sujet doivent être prises de façon démocratique. Cette position reconnaît sans réserve que la non-violence est supérieure pour atteindre des objectifs politiques et pour contribuer à forger chez les gens la conscience de leur propre force : il n'y a aucune raison pour que l'immense majorité de la population mondiale ait la moindre peur du petit groupe associé au projet néolibéral. Il faut reconnaître qu'en diverses circonstances, en divers lieux ou moments, il faudra employer la résistance passive, la désobéissance civile ou d'autres méthodes de non-violence active. Dans tous les cas, les moyens déterminent et conditionnent les objectifs. La démocratie reste à inventer dans toutes les parties du monde, par tous et par toutes. C'est une recherche permanente faite par tous les citoyens. La citoyenneté n'est pas une nationalité, mais la participation active à la société ; c'est une attitude critique qui met ses espoirs dans la vie. |
